Le ciel de Montréal était d’un gris mélancolique, hésitant entre l’été et l’automne. Le vent soufflait doucement.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Dans la cour du CHSLD Yvon-Brunet, ils étaient des dizaines d’endeuillés, à deux mètres de leur douleur commune, venus assister, mardi après-midi, à une émouvante cérémonie à la mémoire des résidants disparus.

Tous portaient un masque. Mais il y a de ces peines que rien ne peut masquer.

De novembre 2019 au 1er juillet 2020, 86 personnes sont mortes dans ce CHSLD de Ville-Émard qui compte 185 résidants. Parmi elles, 73 ont été emportées par la COVID-19.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Le Centre Yvon-Brunet figure au sommet de la liste des CHSLD les plus durement touchés par la COVID-19 au Québec.

« Tous les centres qui ont été atteints au début de la pandémie l’ont été davantage que les autres parce qu’on y était moins bien préparés… », me dit Isabelle Matte, directrice adjointe à l’hébergement au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, en me confirmant que le Centre Yvon-Brunet figure tristement au sommet de la liste des CHSLD les plus durement touchés au Québec.

Sur le terrain, on ne manquait pas de bonne volonté. Mais on manquait d’équipement, de tests, de connaissances sur le virus, de personnel…

On connaît la suite. Des drames humains épouvantables. Des morts. Des malades. Des proches éplorés. De nombreux employés épuisés ou en choc post-traumatique.

Les gens qui ont vécu des drames comme celui qui s’est produit ici, on se dit entre nous : personne ne peut le comprendre ce qu’on a vécu. Ce sentiment d’impuissance…

Isabelle Matte, directrice adjointe à l’hébergement au CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Tout est mis en place pour que ça ne se reproduise plus, assure-t-elle. « C’est sûr qu’on est dans un état d’extrême vigilance. On se sent quand même beaucoup plus en confiance qu’on l’était. » Même si personne ne peut prédire ce qui nous attend à l’automne.

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Dans un silence de recueillement, les proches endeuillés, les employés du CHSLD, le personnel soignant et les résidants ont donc assisté à cet hommage aux disparus, la gorge nouée, la larme à l’œil.

Lorsqu’une harpiste a joué Hallelujah, de Leonard Cohen, les cœurs déjà serrés se sont serrés encore davantage.

On les a nommés un à un.

Ils s’appelaient Eugene, Michel, Gaétan, Arnold, Éphrem, Mariette, Amelia, Jeanne, Georgette, Pierrette, Juliette, Jeanine…

Leur chambre est désormais vide. Et le cœur de ceux qui les pleurent, trop plein de chagrin.

La mort fait bien sûr partie de la vie, surtout en CHSLD. Mais pas la mort comme ça…

Au plus fort de la première vague, ils sont partis seuls. Trop seuls.

À la mémoire de chaque disparu, une rose blanche a été déposée dans un vase. À la fin de la cérémonie, on a invité les proches à prendre avec eux une rose.

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PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

La Dre Isabelle Julien

À la cérémonie, j’ai croisé la Dre Isabelle Julien. Elle voulait à tout prix être là, même si c’était sa journée de congé. Vous vous souvenez peut-être d’elle. Moi, depuis ce triste matin d’avril où j’avais lu son témoignage poignant dans une chronique de mon collègue Yves, je n’ai jamais pu l’oublier.

(RE)LISEZ la chronique d’Yves Boisvert 

Pourquoi tenait-elle à être là ?

Un long silence ému a suivi ma question. Ses yeux se sont embués au-dessus de son masque lilas.

« Pour me rappeler… », a-t-elle fini par dire.

En repensant à la première vague, elle a parfois l’impression qu’elle n’y était pas, tellement c’était irréel. « Il y a comme un vide, un black-out. »

Elle voulait entendre les noms de chacun des résidants. Se rappeler le visage de chacun. « J’avais des scènes qui me revenaient en tête. »

Elle voulait revoir les familles qu’elle connaissait bien. « Ce sont des familles qu’on côtoyait depuis des années et qu’on n’a pas pu revoir. » Des proches qui formaient une grande famille…

Elle voulait clore un chapitre d’une histoire qui n’est pas terminée. Pouvoir dire au revoir. Se réconforter un peu aussi. « Qu’on soit là tout le monde en même temps… »

Elle aurait aimé serrer les proches endeuillés dans ses bras. Ce qu’elle fait souvent, elle qui, en temps normal, accompagne ses patients et leur famille jusqu’à la fin. Mais là, en pleine crise, avec la mort qui rôdait partout, c’était impossible. Voir les gens mourir sans leurs proches à leurs côtés a été très dur. « C’est ce qui a fait que le drame a été aussi souffrant dans les CHSLD. »

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La cérémonie était finie. Nous étions assises à distance sur le seul banc dans la cour. Les chaises et les tables avaient été rangées. Les proches étaient partis. Certains, rose blanche à la main, avaient passé un long moment avec la Dre Julien. « Elle prenait bien soin de nos oubliés, hein ?… »

Ensemble, ils ont ri, ils ont pleuré, se rappelant le meilleur et le pire. En déposant sa peine sur le banc, une fois tout le monde parti, la Dre Julien prenait la mesure de ce qu’elle venait de vivre. La cérémonie l’avait beaucoup émue. Entendre le nom de chacun de ses patients disparus. « Mais ce qui est venu le plus me chercher, c’est quand les familles sont venues me voir à la fin… »

Sa voix se brise. Des larmes coulent sous son masque.

Ce qui m’habitait en premier, c’était l’envie de m’excuser. Pas de m’excuser moi personnellement ou le centre en particulier. Mais de m’excuser au nom de la société. Parce qu’on n’a pas su monter la garde pour les protéger.

La Dre Isabelle Julien

Elle sait que ses collègues et elle ont fait ce qu’ils ont pu. « Tout le monde a fait son possible. On a travaillé tellement, tellement fort. »

Bien sûr qu’il faudra tirer des leçons des erreurs de la première vague. « Mais ce qui importe, c’est surtout de savoir ce qui devra être fait différemment à l’avenir. Parce que personne n’était mal intentionné dans ça. On était tellement peu nombreux. Pas juste sur le plancher. Les chefs, les coordonnateurs, les gestionnaires, on était tellement peu nombreux pour tout le travail et la planification qu’il y avait à faire. Ça n’avait pas de bon sens de demander autant à si peu de gens. Ç’a été extrêmement, extrêmement exigeant. »

Au début de la pandémie, elle avait bon espoir que quelque chose de bon puisse sortir de tout ça. Que la crise, en mettant en lumière le criant manque de ressources et les failles du système, fasse changer les choses pour le mieux. « Il y a eu un engouement dans les médias. On a parlé beaucoup des CHSLD. On a parlé des besoins auxquels on ne répondait pas. Mais je me disais : faites que ce ne soit pas un feu de paille ! Faites qu’une fois que l’attention médiatique va redescendre, que l’on continue à travailler et à parler des soins dans les CHSLD. »

Malheureusement, pour l’heure, on ne répond toujours pas adéquatement à l’ensemble des besoins fondamentaux des patients, constate-t-elle, en citant par exemple le manque de nutritionnistes ou d’ergothérapeutes.

À la veille d’une possible deuxième vague, elle aimerait bien croire que tout ira bien. Un côté d’elle se dit : « Ça ne pourra pas arriver deux fois. » Un autre s’inquiète en voyant un certain relâchement dans les mesures de prévention, y compris chez des travailleurs de la santé. L’insouciance, les vieilles habitudes, la pensée magique, le karaoké… « En ce moment, les pratiques ne sont pas optimales pour être rassurés à l’effet qu’il n’y aura pas d’autres éclosions », dit-elle, en ouvrant le flacon de gel antiseptique accroché à son sac à main.

Étant donné qu’on en savait très peu sur le virus au début de la pandémie, la Dre Julien ne croit pas que l’on puisse réellement distribuer des blâmes pour les décisions qui ont été prises lors de la première vague. « Mais on ne peut pas se tromper deux fois. »

Le meilleur hommage à rendre aux oubliés de la première vague, ce serait celui-là.