Des dizaines d’élèves en ébénisterie de Montréal apprennent en ce moment à concevoir des meubles par l’entremise… d’une formation en ligne. La raison de cette aberration n’est pas liée à la pandémie, mais à une lutte de pouvoir entre des établissements et aux méandres du monde administratif.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Ce qui arrive à l’École d’ébénisterie d’art de Montréal (EEAM) peut être qualifié de véritable saga. Érigée sur les bases de l’ancienne École du meuble de Montréal, l’EEAM vit des hauts et, surtout, des bas depuis une dizaine d’années.

La situation est devenue à ce point critique que la directrice de l’établissement, Marie-Amélie St-Pierre, a décidé de quitter son poste après l’avoir occupé pendant huit ans. Les nombreuses batailles qu’elle a dû mener sont venues à bout de sa patience et de sa persévérance.

Pour bien comprendre ce qui se passe, il faut rappeler que l’EEAM a fait l’objet d’un mariage « arrangé » avec l’École nationale du meuble et de l’ébénisterie du cégep de Victoriaville. Les élèves et les équipes d’enseignement de ces deux écoles ont partagé pendant de nombreuses années le bâtiment du 5445, avenue De Lorimier, à Montréal.

Le cégep de Victoriaville a toujours voulu prendre le plein contrôle de nos écoles-ateliers en ne comprenant pas notre caractère. Nous avons un lien avec le cégep du Vieux Montréal, mais nous ne relevons pas de lui. Victoriaville ne voulait pas nous donner notre autonomie.

Marie-Amélie St-Pierre, directrice de l’EEAM

Alors que le cégep de Victoriaville offre une formation menant vers le secteur commercial et que l’EEAM prépare les élèves au monde du design et de la création, ces deux groupes auraient dû travailler main dans la main et en toute complémentarité. Or, ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.

Profitant de sa dernière journée de travail, Marie-Amélie St-Pierre n’y est pas allée avec le dos de la cuillère pour décrire l’ambiance « toxique » qui régnait au campus montréalais du cégep de Victoriaville. « La culture de ce cégep est infecte, lâche-t-elle. La direction de l’institution a beau changer, la culture, elle, ne change pas. Le cégep du Vieux Montréal est reconnu pour être humaniste. Au cégep de Rosemont, ils sont un peu bordéliques, mais on les aime pareil. Chaque cégep a ses couleurs. Victoriaville, c’est très particulier. Et ils sont arrivés avec cette mentalité à Montréal. Ça ne fonctionne pas. »

Le climat était devenu lourd pour tout le monde. « On va se le dire, la haine était mutuelle, dit Marie-Amélie St-Pierre. Ils ne nous aimaient pas et on ne les aimait pas. »

« Je ne commenterai pas les propos de Mme St-Pierre », m’a dit Martin Demers, directeur de l’École nationale du meuble et de l’ébénisterie du cégep de Victoriaville. Ce dernier a toutefois souligné que son établissement avait tenté à plusieurs reprises de trouver des solutions pour améliorer le climat.

Ce n’est pas la première fois que l’EEAM effectue des recherches dans le but de se trouver un lieu. Un projet de grande école des métiers d’art qui aurait abrité quatre écoles-ateliers a failli voir le jour il y a huit ans dans le secteur Angus. Les coûts de 22 millions (puis de 17 millions) de cet ambitieux projet ont mis un terme à ces ambitions.

Il s’est ensuivi une vaste tournée de bâtiments et de commissions scolaires pour trouver une solution. Cela a finalement débouché… sur rien. Puis, en juin 2019, le cégep de Victoriaville a signifié à l’équipe de l’EEAM qu’elle devait quitter les lieux en mai 2020.

« Il semble que le ministère de l’Enseignement supérieur ne semble pas avoir de levier pour empêcher ce genre de chose, dit Marie-Amélie St-Pierre. C’est étonnant, car nous vivons tous de fonds publics. » L’EEAM reçoit au total des ministères de l’Éducation et de la Culture environ 835 000 $ chaque année.

Finalement, des recherches récentes ont permis de cibler un bâtiment qui est situé au 9350, avenue de l’Esplanade. Le lieu accueillera trois écoles-ateliers, dont l’EEAM. Les propriétaires de l’immeuble attendent une confirmation du ministère de la Culture et des Communications. Si tout va bien, le lieu pourrait être occupé en février prochain.

Au ministère de la Culture et des Communications, on m’a confié que le dossier suivait son cours et que les « vents étaient favorables ».

D’ici là, les élèves n’ont pas d’endroit où travailler. Ils doivent se contenter de suivre des cours magistraux en ligne. Cette période d’attente sème une grande inquiétude chez certains. « On est en train de perdre tous nos acquis, m’a confié Sonia Varnier. Il y a des gestes que l’on doit poser au quotidien si on veut progresser. »

Sonia Varnier fait partie de ceux qui effectuent un retour aux études. La femme de 60 ans s’inquiète du sort de ses jeunes camarades.

Ils ont besoin de voir l’horizon qui s’offre à eux. De mon côté, j’ai tenté de trouver des formations privées, mais c’est impossible.

Sonia Varnier

Cette situation devrait susciter en nous une réflexion sur l’importance des métiers d’art au Québec. Il est primordial de se doter d’une structure solide qui évitera aux écoles-ateliers de partir sans cesse à la recherche d’un toit. Le projet d’une grande école permanente pour y rassembler les disciplines des métiers d’art (ébénisterie, construction textile, design et impression textile, lutherie, joaillerie, verre, céramique, maroquinerie) permettrait d’inscrire fermement ces savoir-faire dans le temps et leur conférerait une importance dans l’œil du public.

Cela permettrait également de positionner le Québec à l’échelle mondiale (25 % des élèves en ébénisterie sont d’origine européenne).

L’EEAM s’est trouvé un toit. Mais pour combien de temps ? Ce qui découle des métiers d’art est artisanal. Mais notre vision pour assurer leur survie, elle, ne devrait pas l’être. C’est malheureusement le cas.