Ça m’a frappé il y a quelques années. Dans le Plateau, Ferrandez avait changé le sens d’une rue – ou supprimé des places de stationnement, je ne sais plus trop – et ça suscitait des débats jusqu’à Rimouski.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Ça m’a frappé : bitcher sur Montréal, c’est désormais un sport national. Merci, madame d’Amqui, pour votre opinion sur le BIXI.

C’est reparti depuis l’été avec ce coup de force de Projet Montréal, qui a changé des sens de rues, ajouté des voies cyclables et élargi des trottoirs à la hâte, partout où le parti au pouvoir le pouvait. Je dis « coup de force », c’est ce que c’est. Projet Montréal en profite pour faire ce que Projet Montréal promet depuis toujours. Une crise, c’est une chance, selon le point de vue…

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Ruelle du Vieux-Rosemont, à Montréal

Je n’aime pas toujours la manière. J’ai détesté la manière de l’administration Plante dans le cas du boulevard Saint-Laurent, à l’entrée sud de la Petite Italie. Le genre de demi-vérité flirtant avec le mensonge que Denis Coderre ne renierait pas : « Ah, mais les commerçants ont été consultés, ils sont d’accord ! »

Vérification faite, non, faux, archifaux : les commerçants s’étaient fait présenter deux scénarios, point, deux scénarios qu’ils n’avaient pas choisis. C’est « consulter » comme Coderre disait la « vérité » sur la Formule E. Au fait, la prochaine course de FE est disputée où, quelqu’un le sait ?

Je n’ai pas aimé la manière sur Laurier non plus, dans mon coin. Le maire du Plateau, Luc Rabouin, a supprimé les places de stationnement des deux côtés de la rue pour en faire des « corridors sanitaires » piétons.

Un move divorcé du réel, quoi, pensé avec des œillères.

Le réel, c’est quoi ?

Des camions cubes qui livrent chaque jour aux commerces.

Et qui se plantaient désormais dans le milieu de la piste cyclable – qui occupe le tiers de la voie – pour livrer chez Rona et compagnie, forçant les cyclistes à se sacrer dans le trafic, à contresens…

Projet Montréal-Plateau a reculé, rattrapé par le réel. Les places de stationnement sont revenues. Le monde n’a pas cessé de tourner dans le Petit Laurier. C’est juste moins dangereux de pédaler sur la bande cyclable.

Pédaler, marcher. C’est ça aussi, la ville, ça devrait être ça. Je trouve que globalement, on arrive au XXIsiècle. Sur le fond, Projet Montréal a raison. C’est un gars qui habite la ville depuis 1999 qui vous le dit.

Avenue du Mont-Royal piétonnière : succès bœuf de vie sociale en cet été atypique. Ceux qui en sont satisfaits ont le sourire. Ceux qui sont insatisfaits hurlent. Devinez qui on entend le plus.

Bitcher sur Montréal, donc. Sport national, sport régional. Il y a quelque temps, dans La Presse, un type s’est fendu d’une lettre méprisante pour dire qu’il y avait trop de trafic et trop de nids-de-poule, que Montréal lui faisait honte…

Oui, de la honte, rien de moins : c’est le sentiment qu’il avait ressenti en accueillant récemment ici un ami américain, il avait eu honte de Montréal.

Coudonc, me suis-je dit, y a pas de nids-de-poule aux États-Unis ?

Y a pas de déficit d’infrastructures aux États-Unis ?

Si, il y en a un : 4,5 billions de dollars (1 billion = 1000 milliards), selon l’Association américaine des ingénieurs civils.

Notre correspondant a eu tellement honte qu’il a décidé de vendre son immeuble à Montréal et de se confiner en banlieue…

Je serais curieux de savoir combien en profit il a fait sur son immeuble. Plein, je gage. Parce que la valeur des propriétés à Montréal a explosé depuis 20 ans. Et que ça n’arrête pas. Condos, cottages, immeubles à revenus montréalais : on se les arrache.

Ce qui cause des problèmes, notamment d’accès au logement. Mais ce qui suppose – je ne suis pas expert en économie, remarquez – qu’il y a beaucoup, beaucoup, beaucoup de monde qui veut acheter à Montréal…

Ça ne doit pas être si honteux que ça, ici…

Rien n’est parfait, nulle part. Tenez, je viens de voir une nouvelle sortie du Nouvelliste de Trois-Rivières : des voisins d’un parc se sont mobilisés pour faire cesser le bruit d’un terrain de pickleball, une sorte de tennis miniature. Du matin au soir, poc-poc-poc-poc, ils vivaient une sorte d’enfer, poc-poc-poc-poc… J’ai l’air de rire… Un peu, j’imagine. J’ai surtout ri du nom de ce sport que je ne connaissais pas, le pickleball, je me demande si c’est un sport sucré ou salé.

Rien n’est parfait. Et je ne dis pas que vivre à Montréal, c’est parfait. Sur la « mobilité », Valérie Plante la candidate à la mairie promettait de régler ça : elle n’a rien réglé, c’est pire qu’avant. Je suis inquiet pour Montréal, postpandémie : gros défis, énormes. Je ne sais pas si la mairesse prend la mesure du désastre potentiel qui plane avec la désertion des tours du centre-ville, avec le détricotage du tissu économique qui dépendait de ces tours.

Rien n’est parfait et Montréal m’exaspère chaque jour. Je répète : chaaaa-aaaaa-aaaa-que jouuu-uuur-e. C’est du trouble, vivre ici. Le bruit, les chantiers, le trafic. La proximité des corps, des résidences. La saleté, aussi : ça fait un mois qu’une traînée de litière de chat est en train de se calcifier sur le trottoir de ma rue, les crottes de chat du crotté qui a laissé ça là sont en train de devenir des fossiles qui, je le crains, feront les délices d’archéologues dans mille ans…

Mais je ne vivrais pourtant nulle part ailleurs.

Ça tient à plein de raisons, ce sera l’objet d’une autre chronique. Mais j’aime ça, ici. Et je ne sens pas le besoin de vomir sur Mascouche pour dire mon amour de Montréal.

J’écris ces mots et une bande d’enfants passe dans la ruelle. Je les aperçois à travers les lattes de la clôture, avec leurs sacs à dos. Ils jasent, ils jasent. Ils s’en vont à l’école. J’aime ce son-là, le son du bonheur des enfants qui passent. Ça existe ici aussi, vous saurez, chers compatriotes de l’extérieur du 514.

Je ne dis pas que c’est mieux ici à Montréal qu’ailleurs au Québec. Notre territoire québécois est immense, diversifié. Il permet mille possibilités, mille rêves, une ou deux ambitions de bonheur. T’aimes Montréal ? Ben, reste, si tu peux, si tu veux. Sinon, y a Laval, y a Le Gardeur, y a Terrebonne, y a Chambly, y a Trois-Rivières…

Et y a la Gaspésie, aussi.

L’autre soir, je suis allé souper en banlieue, à Boucherville. Mes amis sont de récents exilés de Montréal. Leur maison est immense. Trois, quatre fois plus grande que la mienne. Leur cour, cinq fois plus grande que la mienne.

J’ai demandé à l’homme du couple, les pieds sur le foyer extérieur au gaz :

« T’as payé ça combien ? »

Il m’a dit le prix. À peu près ce que je pourrais avoir si je vendais la mienne, à quelques poignées de dollars près.

Je pourrais devenir Bouchervillois, ai-je pensé, et je pourrais acheter ce palace, ce quasi-domaine, cet espace à perte de vue. J’aurais une piscine creusée, j’aurais même de la place pour un terrain de pickleball. Et je me doterais (enfin !) d’un kit d’outdooring, juste le nom me fait rêver depuis des années – outdooring, ça rime avec zen.

Je suis revenu à Montréal ce soir-là, 15 minutes porte à porte (à 23 h, rien n’est parfait), je me suis stationné dans ma rue, dodo, puis je n’ai pas repensé à Boucherville de la nuit…

Le lendemain, j’avais une contravention. J’avais oublié en me stationnant la veille que c’était jour de nettoyage des rues, ce mercredi-là.

J’étais stationné à un jet de crotte de la litière qui se désintègre et qui ne fait l’objet d’aucun nettoyage depuis des semaines et des semaines. J’ai un peu pensé à Boucherville, sur le coup.

Je t’aime quand même, Montréal.