Ça s’est passé dimanche dernier, à une sortie de l’autoroute 10. Midi a sonné, le ventre a crié. On a décidé de s’arrêter dans une chaîne commerciale (dont je vais taire le nom) pour manger un burger.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Dix secondes après avoir pénétré dans ce lieu, je me suis accordé le trophée de « pire idée de l’année ».

Une douzaine de personnes faisaient la queue parmi des tables couvertes de rubans jaunes. Le message était clair : vous achetez votre boustifaille et vous allez la consommer ailleurs.

Derrière le comptoir, cinq ou six employés avaient visiblement de la broue dans le toupet. En effet, avant d’entrer, j’avais aperçu une longue file de véhicules qui entourait le restaurant. Le service au volant roulait à plein régime. Les commandes venaient de toutes parts.

Des clients à l’intérieur se sont impatientés. Soudain, une femme avec un look de motarde a dit très fort derrière son couvre-visage : « Ça fait combien de temps que vous attendez, vous autres ? »

PHOTO ANDREY RUDAKOV, ARCHIVES BLOOMBERG

En prolongeant la période de la PCU de huit semaines, le gouvernement Trudeau a pris une décision qui fait du tort à plusieurs secteurs du monde du travail, soutient notre chroniqueur.

« Vingt minutes », a répondu une autre cliente, sur un ton ulcéré.

Pour tenter d’accélérer les choses, l’unique caissière s’occupait également de faire cuire les frites. La pauvre, elle s’agitait comme une pieuvre en plus de subir les affronts de certains clients. Un peu plus et j’allais l’aider.

Désespérée, elle a pris un bout de papier qu’elle est allée coller sur la porte du restaurant avant de la fermer à clé. « En raison d’un manque de personnel, nous n’offrons que le service à l’auto. »

Des gens qui se sont butés à la porte ont râlé. Certains ont même frappé dans la vitre dans l’espoir qu’on les fasse entrer.

À l’intérieur, une mère tentait de contenir ses deux petites filles turbulentes. « Si vous n’arrêtez pas de courir, je vous arrache la tête ! Compris, là ? »

Tout le monde a regardé le plafond en écoutant le frémissement de la friteuse…

Une vingtaine de minutes plus tard, je suis ressorti avec deux burgers tièdes. La terrasse était jonchée de déchets, les poubelles ne pouvant plus en accueillir davantage.

Un employé a bloqué l’accès de l’une des deux allées du service à l’auto avec des caisses de lait. Un homme a voulu s’y engager. Voyant qu’il ne pouvait pas, il a reculé et est parti en faisant bruyamment crisser ses pneus et en lançant un solide « câlisse ! ».

De cette étrange expérience, je retiens deux choses. La première porte sur la pénurie de main-d’œuvre dont les effets se font sérieusement sentir. Mes collègues Hélène Baril, Jean-François Codère et Marie-Eve Fournier ont très bien abordé le sujet il y a quelques semaines.

> Lisez le texte « PCU : des bâtons dans les roues »

Ils donnaient la parole à des entrepreneurs qui n’arrivent pas à retrouver leurs anciens employés. Comment concurrencer une formule qui permet à un employé de toucher les 2000 $ mensuels de la Prestation canadienne d’urgence (PCU) tout en profitant des douceurs de l’été ?

Comme mon père disait : un fou dans une poche !

En prolongeant la période de la PCU de huit semaines (le programme devait durer au total 16 semaines) afin de créer une transition vers le programme d’assurance-emploi, le gouvernement Trudeau a pris une décision qui fait du tort à plusieurs secteurs du monde du travail.

Un sondage Maru/BLUE publié le 22 juillet dans le National Post montrait que les Québécois souhaitent majoritairement (57 %) la fin de la PCU, un programme qui a coûté (en date du 28 juin) 53 milliards de dollars aux contribuables.

Selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), plus du quart des PME (27 %) ont encore du mal à retrouver leurs employés. Un sondage effectué par l’organisme montre que la principale raison (62 %) invoquée par les employés pour justifier leur refus de revenir au travail est la PCU. Les autres motifs sont l’inquiétude par rapport à leur santé physique, les obligations familiales ou la peur de prendre les transports en commun.

Mais au-delà de ce défi important auquel devront faire face les entreprises, j’ai aussi retenu de cette étrange expérience que notre capacité à gérer le stress et l’anxiété n’est pas aussi solide qu’elle a en l’air.

Naïvement, je croyais que la saison estivale nous avait permis de faire le plein de zénitude. Des scènes comme celle-là me montrent que ce n’est pas tout à fait le cas.

Et dire que nous sommes souvent prompts à juger les excès et l’émoi des peuples qui vivent des catastrophes et des conflits de grande importance. Nous ne ferions pas mieux si cela nous arrivait.

Cinq mois après le début de la crise, beaucoup de gens ont les nerfs à vif. Et cette impatience se manifeste de plusieurs manières. Il est vrai que les règles sanitaires, les attentes à répétition et la privation des expériences de consommateur sont exaspérantes à la fin.

Et c’est sûr que la gestion du couvre-visage est quelque chose que l’on incorpore encore (on a souvent l’impression qu’on nous traite comme des enfants de 12 ans). Mais plus que jamais, il faut se dire que le combat n’est pas terminé. Et qu’il est loin de l’être.

Alors qu’on se prépare à affronter une deuxième vague, le stress se lit sur plusieurs visages. Sur ceux des parents qui vont bientôt être plongés dans la rentrée, sur ceux des élèves, étudiants et enseignants qui la vivront de l’intérieur, sur ceux des travailleurs qui vont retourner en milieu de travail, sur ceux des commerçants qui devront se soumettre à la réalité de l’hiver.

La période des vacances nous a permis de refaire le plein d’énergie et de prendre un peu de recul face à cette pandémie. Sans doute que beaucoup n’ont pas envie de replonger dans cette réalité.

Mais avons-nous le choix de l’ignorer ?

Nous voudrons bientôt reprendre nos habitudes automnales. Il faut cependant se répéter que ces habitudes ne seront pas comme avant. Nos vies continueront d’être chamboulées. Nous aurons besoin plus que jamais d’être solidaires les uns des autres.

Bref, quand de pauvres employés exténués ne pourront nous servir notre burger en une minute, il faudra apprendre à se la fermer. Et ravaler sa salive… derrière son couvre-visage !