C’est l’histoire d’une maison comme il y en a plein au Québec. Une maison qui parle, qui témoigne, qui incarne. Mais comme on ne sait que faire de l’incarnation, on veut la démolir. Trop de trouble, trop d’air froid qui entre par les fentes, trop d’eau qui entre dans la cave.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Chambly, Saint-Cuthbert, Beauport, Loretteville, Saguenay, Rivière-du-Moulin… Il n’y a pas un mois qui se passe sans que les médias parlent d’une maison patrimoniale qui tombe sous le pic des démolisseurs. À ce rythme-là, les bungalows des années 60 vont bientôt devenir nos nouveaux trésors patrimoniaux.

Le dernier exemple de cet effacement de notre passé est la Maison d’Élyse, à Beauceville. Construite à la fin du XIXsiècle, cette demeure de style néo-Queen Anne est l’une des plus belles de la Beauce. Le notaire Félix-Georges Fortier, qui fut également maire de Beauceville, l’a occupée pendant de nombreuses années. Plusieurs familles ont ensuite fait vivre ses murs.

Ses propriétaires actuels, Claire Beaulieu et Raynald Dickner, l’ont transformée en gîte. C’est eux qui lui ont donné le nom de Maison d’Élyse. Au printemps 2019, la maison a été touchée par la crue des eaux de la rivière Chaudière. Il y aurait eu près de deux mètres d’eau dans la cave. Les propriétaires ont dû effectuer des travaux qui ont coûté plusieurs milliers de dollars.

Cette résidence fait maintenant partie de la liste des bâtiments qui ont été ou qui seront démolis en vertu du programme d’aide financière du ministère de la Sécurité publique créé à la suite des inondations d’avril 2019, et qui a sonné l’alarme sur les zones d’intervention spéciale (ZIS), aussi appelées zones rouges.

  • La Maison d’Élyse, à Beauceville, construite à la fin du XIXe siècle et de style néo-Queen Ann, est l’une des plus belles de la Beauce, souligne notre chroniqueur.

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU GÎTE DE LA MAISON D’ÉLYSE

    La Maison d’Élyse, à Beauceville, construite à la fin du XIXsiècle et de style néo-Queen Ann, est l’une des plus belles de la Beauce, souligne notre chroniqueur.

  • La Maison d’Élyse fait maintenant partie de la liste des bâtiments qui ont été ou qui seront démolis en vertu du programme d’aide financière du ministère de la Sécurité publique créé à la suite des inondations d’avril 2019.

    PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DU GÎTE DE LA MAISON D’ÉLYSE

    La Maison d’Élyse fait maintenant partie de la liste des bâtiments qui ont été ou qui seront démolis en vertu du programme d’aide financière du ministère de la Sécurité publique créé à la suite des inondations d’avril 2019.

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Le programme offre un maximum de 200 000 $ pour la vente du bâtiment et verse une somme de 50 000 $ pour assurer les frais de sa démolition. À la suite de cela, la Ville devient propriétaire des terrains pour la somme symbolique de 1 $.

Le metteur en scène Pierre Bernard, ancien directeur artistique du Théâtre de Quat’Sous, a bien connu cette maison. Il y a passé une partie de son enfance et de son adolescence dans les années 60 et 70 en compagnie de ses huit frères et sœurs. Ses parents étaient propriétaires de l’hôtel Royal et du motel du même nom.

Pierre Bernard a vécu des moments de grand bonheur dans cette maison que l’on dirait sortie de l’univers de la Comtesse de Ségur. L’an dernier, pour son anniversaire, une amie lui a offert une nuitée dans ce gîte. « J’ai retrouvé le grand escalier, les boiseries en chêne… c’était très touchant », m’a-t-il confié jeudi.

Pierre Bernard et sa sœur Anne déploient beaucoup d’énergie pour sauver cette maison. Il y a quelques jours, ils ont déposé une demande de citation patrimoniale à la municipalité de Beauceville.

La date du 20 août avait été fixée pour le début de la démolition. Elle a finalement été repoussée à une date ultérieure. Entre-temps, le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a reçu une demande de classement. Des responsables du Conseil du patrimoine sont allés voir la maison mercredi.

Au MCC, on s’est contenté de m’expliquer qu’une procédure doit maintenant être suivie. « Dès ce moment, le bien doit être traité comme s’il était déjà classé », précise-t-on dans le courriel qu’on m’a envoyé.

Cette lutte pour assurer la survie de la Maison d’Élyse est suivie de très près par les médias locaux, dont EnBeauce.com. Ceux-ci rapportent la position du Groupe d’initiatives et de recherches appliquées au milieu (GIRAM), qui trouve que le programme gouvernemental qui permettra la démolition d’environ 600 maisons de la Beauce risque de faire disparaître des joyaux patrimoniaux d’une valeur inestimable.

Ceux qui tentent de sauver la Maison d’Élyse ont l’appui du maire de Beauceville, François Veilleux. Ce dernier souhaite qu’un mécène puisse apporter son aide. Comme d’autres maisons situées non loin seront démolies, on rêve à un grand parc et à la transformation de la Maison d’Élyse en lieu culturel.

Selon Pierre Bernard, il en coûterait environ 150 000 $ pour sécuriser la demeure contre d’éventuelles inondations.

Voilà où nous en sommes. Il est minuit moins une pour la Maison d’Élyse. D’ailleurs, il est souvent minuit moins une quand on parle de la sauvegarde de notre patrimoine.

Ce n’est qu’une maison de plus. Une vieille maison qui est devenue un paquet de troubles pour certains. Et le tombeau de précieux souvenirs pour d’autres.

Espérons que cette maison puisse continuer à vivre encore longtemps. Elle a tant d’histoires à raconter. Et à récolter.