Mercredi après-midi, il y avait un petit attroupement au square Cabot. Des femmes tenaient devant elles des photos, c’étaient celles de Kitty Kakkinerk (ou Kakkinik) et de Dinah Matte, deux sans-abri autochtones.

Mario Girard
Mario Girard La Presse

Il vous est déjà sans doute arrivé d’apercevoir un sans-abri en état d’ébriété traverser la rue dans la plus totale insouciance. Vous vous êtes peut-être dit que cette personne prenait d’énormes risques et que le pire pourrait survenir.

Le pire est survenu pour Kitty et Dinah. Les deux femmes sont mortes, heurtées par des voitures. Les accidents se sont produits à quelques semaines d’intervalle.

PHOTO FOURNIE PAR LE NATIVE WOMEN'S SHELTER DE MONTRÉAL

Kitty Kakkinik

Mercredi, ils étaient donc une poignée d’amis et d’intervenants du milieu de l’itinérance à échanger quelques souvenirs en hommage à ces femmes qui avaient la réputation d’être drôles et aimables.

Kitty était née à Quaqtaq, petite localité inuite située dans le Nunavik. Quant à Dinah, elle venait d’Akulivik, village de pêcheurs de la baie d’Hudson.

PHOTO FOURNIE PAR LE NATIVE WOMEN'S SHELTER DE MONTRÉAL

Dinah Matte

Comme d’autres, elles étaient venues dans la « grande ville ». Peut-être avaient-elles l’intention de retourner chez elles après leur séjour, mais la « grande ville » les a happées avec ses bas prix, son action, son alcool et ses drogues cheap.

L’histoire de Kitty et celle de Dinah témoignent tristement du sort des femmes autochtones qui vivent dans la rue. Maltraitées dans leur milieu d’origine, elles tentent de trouver une porte de sortie. Celle-ci débouche sur l’exploitation, l’humiliation, les coups et le désespoir. Tout un périple !

Les proxénètes savent que ces femmes sont ultra vulnérables. Après les avoir gavées de crack, ils font d’elles des esclaves. Devenues « vieilles », elles sont laissées à elles-mêmes. Elles égrainent le temps en quémandant de l’argent pour s’offrir de l’alcool et ces foutues drogues cheap dont elles ne peuvent plus se passer.

Il ne leur reste plus qu’à errer dans les rues en ignorant les voitures qui passent près d’elles.

Cette réalité, Nakuset, directrice du Native Women’s Shelter de Montréal, pourrait vous en parler pendant des heures. Cette femme est extraordinaire. On a besoin de gens comme elle à Montréal. Même devant la montagne, elle fonce. Même devant les embûches, elle avance.

« Bien sûr qu’il y a les refuges pour les itinérants, mais on leur demande d’être sobres pour y entrer, dit-elle. S’ils ne sont pas rendus là dans leur vie, comment voulez-vous travailler avec eux ? C’est difficile ! »

Nakuset m’a parlé du cas récent d’un sans-abri tellement dépendant à l’alcool qu’il en était venu à boire des contenants de désinfectant pour les mains. Vous imaginez… Pendant que nous nous aspergions de ce produit pour éviter la COVID-19, un homme l’ingurgitait pour apaiser ses démons.

« Nous n’avons pas eu le choix, nous avons dû l’amener à Ottawa dans un wet shelter, m’a confié Nakuset. Dans l’état où il était rendu, personne ne pouvait l’aider à Montréal. »

Les wet shelters sont des centres de consommation contrôlée d’alcool où l’on accepte les sans-abri en état d’ébriété et où ils peuvent continuer à boire sous supervision. Dans les cas graves, des infirmières peuvent même surveiller leurs signes vitaux et intervenir.

Le centre d’Ottawa dont parle Nakuset offre le programme The Oaks. Il est rattaché au refuge Les Bergers de l’Espoir. Nakuset m’a dit que ce programme (qui repose sur un sevrage par étapes) était un modèle que nous devrions appliquer à Montréal.

Les centres de consommation contrôlée d’alcool permettent de mieux protéger cette clientèle qui, lorsque vient la nuit, se retrouve dans un environnement parfois dangereux. Ils offrent également la chance aux professionnels d’établir de meilleurs contacts avec les sans-abri, donc de mieux travailler.

L’automne dernier, la mairesse Valérie Plante et le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal ont annoncé l’implantation d’un centre de consommation contrôlée d’alcool pour aider les personnes en situation d’itinérance.

La Ville de Montréal et Québec investiront près de 5,5 millions en quatre ans dans ce projet. Le gouvernement provincial doit aussi créer un fonds destiné à des projets d’aide aux sans-abri. Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal doit fournir les ressources humaines nécessaires pour réaliser ces objectifs.

Mais bon, la pandémie est venue brouiller les cartes. D’ailleurs, la pandémie brouille beaucoup de choses dans l’aide qui est normalement apportée aux sans-abri.

Les centres de jour réduisent leurs heures, quand ils ne ferment pas carrément leurs portes. C’est pour cela qu’on a dû ajouter des centres d’aide et faire de l’hôpital Royal Victoria un centre multiservice.

« Il ne s’agit pas seulement de permettre la consommation d’alcool, explique Julie Grenier, directrice adjointe aux partenariats au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. C’est un programme de gestion de la consommation qui a pour but de la gérer. Il réunit des aspects communautaires et cliniques. Et ça, c’est important. »

Mme Grenier a travaillé à l’étude de faisabilité du projet. Elle m’a assuré que ce programme verrait le jour à Montréal et que la pandémie avait simplement ralenti son implantation. J’ai reçu le même son de cloche du côté de la Ville de Montréal.

Les centres de consommation contrôlée d’alcool ne régleront pas tous les problèmes. Mais ils s’ajoutent aux autres outils qui permettent aux personnes en situation d’itinérance d’avancer dans la vie. Et de traverser la rue en toute dignité.