Les explosions successives survenues à Beyrouth mardi suscitent partout dans le monde, y compris au Québec, une profonde réflexion quant à l’utilisation du nitrate d’ammonium et des matières dangereuses. Dans la province, un constat se dégage d’emblée : le risque d’accidents existera toujours, mais il y est bien moindre qu’ailleurs.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Il n’y a pas de risque zéro, ça n’existe pas », dit le porte-parole du Service de protection contre l’incendie de Québec, Bill Noonan. La capitale compte plusieurs entrepôts de nitrate d’ammonium dont le lieu n’est pas dévoilé pour des raisons de sécurité. Les quantités sont « variables », indique-t-il, sans donner plus de détails.

Chose certaine : une tragédie de l’ampleur de celle du Liban n’aurait aucun risque de se produire chez nous, selon lui, les quantités de nitrate n’ayant rien à voir avec les 2700 tonnes recensées au port de Beyrouth. « Avec les informations qu’on a des entreprises avec qui on collabore, on n’anticipe pas du tout un tel évènement », dit M. Noonan.

Selon des données de Statistique Canada publiées par le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, environ 140 000 tonnes de nitrate d’ammonium transitent chaque année sous différentes formes au Québec.

« C’est un produit à déclaration obligatoire. On est toujours avisés quand ça rentre dans les entrepôts ou que ça passe d’un endroit à l’autre », explique M. Noonan.

En théorie, les gestionnaires sont « responsables » d’appliquer les mesures de contrôle des matières dangereuses. Mais à Québec, une équipe de pompiers spécialisés en matières dangereuses sillonne régulièrement les entrepôts. « On fait de la prévention sur place. On a même un département de formation continue », indique le porte-parole des pompiers de Québec.

Peu ou pas de nitrate à Montréal

Aucun site d’entreposage de nitrate d’ammonium n’est répertorié à Montréal, selon la porte-parole de la Ville, Catherine Cadotte. Elle assure néanmoins que les autorités mènent « des inspections, des simulations d’accidents et des rencontres de planification avec les responsables des mesures d’urgence, incluant les usines », afin de réduire au maximum le risque.

Gordon Routley, assistant-directeur au Service de sécurité incendie de Montréal (SIM), admet toutefois qu’il est possible que de petites quantités de nitrate se trouvent à « certains endroits » dans l’île. Plusieurs centaines d’autres produits jugés « dangereux » sont aussi entreposés dans la métropole.

Dans un incendie, le nitrate d’ammonium brûle tellement vite que le feu se serait probablement consumé avant même notre arrivée. Il faut vraiment s’assurer que ça ne soit jamais impliqué avec ne serait-ce qu’une étincelle.

Gordon Routley, assistant-directeur au SIM

Même s’il n’y a aucune raison pour que de grandes quantités de nitrate d’ammonium – qui est surtout utilisé à des fins agricoles – soit entreposées à Montréal, M. Routley demeure prudent. « On se questionne toujours à savoir si quelque chose d’aussi triste qu’à Beyrouth pourrait arriver chez nous, s’il y a assez de préparation », indique-t-il.

Le Québec « adéquatement préparé »

Au ministère de la Sécurité publique du Québec, on assure que le gouvernement est « adéquatement préparé pour gérer des situations d’exception ». Plusieurs documents d’information sont envoyés aux équipes d’intervention annuellement « quant à la gestion des accidents industriels majeurs ». Un cadre de coordination de « site de sinistre » a aussi été élaboré pour « atténuer les conséquences » qu’aurait un accident sur la population, les services et les infrastructures essentielles.

En Mauricie, le port de Trois-Rivières admet de son côté que du nitrate d’ammonium peut passer « à l’occasion » par ses installations. « Ce n’est pas courant, mais quand ça arrive, c’est très réglementé. Il y a des politiques sévères entourant ce produit-là », assure son porte-parole, Jacques Paquin. Entre autres : l’obligation de porter un équipement adapté.

Ce qui est embêtant, c’est que le produit a différentes variétés, donc on peut le retrouver à plusieurs endroits. Par contre, quand il sert à des fins d’explosif, c’est traité de façon différente et ça n’a pas la même forme.

Jacques Paquin, porte-parole du port de Trois-Rivières

Au Québec, une autorisation de la Sûreté du Québec est requise pour transporter du nitrate d’ammonium, ou n’importe quel autre explosif visé par le Règlement d’application de la Loi sur les explosifs. Le transport du nitrate d’ammonium est également encadré par d’autres lois, comme le Règlement sur le transport des matières dangereuses du Québec, qui reprend les normes fédérales.

Il est par exemple interdit à la plupart des véhicules transportant des matières dangereuses de circuler dans les tunnels Louis-Hippolyte-La Fontaine, Ville-Marie et Viger, à Montréal ; Joseph-Samson, à Québec ; ou dans le tunnel de Melocheville, à Beauharnois. Il est aussi généralement interdit de transporter des matières dangereuses dans un train routier de plus de 25 mètres et la plupart des véhicules qui en transportent doivent s’immobiliser à un passage ferroviaire.

Ce que dit la loi au Canada

Le règlement fédéral sur les installations d’emmagasinage du nitrate d’ammonium, mis à jour il y a quelques années dans la foulée d’un complot terroriste qui avait été déjoué à Toronto, prévoit qu’aucune installation d’emmagasinage « d’une capacité de plus de 200 tonnes » ne peut être construite « sans qu’une ordonnance de la Commission [canadienne des transports] n’ait été rendue ».

Ottawa demande aussi aux entrepôts stockant du nitrate d’ammonium de produire un rapport annuel faisant état des quantités achetées, fabriquées ou vendues entre le début et la fin de l’année.

Le règlement stipule que tout bâtiment d’entreposage de nitrate d’ammonium doit être situé à une distance d’au moins 100 pieds (30 mètres) de toute usine ou de tout atelier ; d’au moins 150 pieds (45 mètres) de toute habitation unique, d’une gare, d’un restaurant ou d’un magasin ; et d’au moins 300 pieds (90 mètres) d’une école, d’un hôpital, d’une salle de spectacle ou d’un hôtel.

En comparaison, les explosions de Beyrouth ont soufflé les vitres des bâtiments sur des kilomètres, pour une quantité de nitrate d’ammonium de 2750 tonnes. Au Canada, chaque police locale doit être « informée par écrit de tous les endroits où du nitrate d’ammonium doit être stocké ou vendu ».

Trop peu d’inspections ?

Le spécialiste de la gestion des risques Éric Clément affirme que ces mécanismes sont à perfectionner. S’ils ont certes pour avantage d’évaluer « à l’avance » les conséquences potentielles liées au stockage du nitrate, le manque d’inspections gouvernementales est toutefois flagrant.

« On a les outils réglementaires, mais les suivis ne sont pas faits. Il n’y a pas beaucoup d’inspecteurs au fédéral. C’est très rare qu’on se fait vérifier. En huit ans dans le métier, Environnement Canada n’est jamais venu me voir », illustre celui qui a été directeur des mesures d’urgence de Gaz Métro, renommé Énergir.

« Avant, l’information sur les quantités et les lieux d’entreposage était publique. Depuis 2001, pour des raisons liées au terrorisme, l’accès a été retiré. C’est donc très difficile d’avoir de l’information globale », explique M. Clément.

— Avec Jean-Thomas Léveillé, La Presse

PHOTO TIRÉE DE WIKIPEDIA

Du nitrate d’ammonium

Qu’est-ce que le nitrate d’ammonium ?

Le nitrate d’ammonium est un sel hautement combustible qui prend la forme d’une poudre blanche. Souvent mélangée avec de l’eau, la substance est régulièrement utilisée pour fabriquer des engrais agricoles. En raison de sa nature combustible et de sa grande disponibilité, « le nitrate d’ammonium est toutefois devenu un ingrédient populaire pour les bombes artisanales », note le directeur du Centre international d’étude de la radicalisation, Peter R. Neumann. L’explosion de Beyrouth, elle, serait surtout un cas de négligence « monumental ». Quand il entre en contact avec de la chaleur ou le feu, le nitrate d’ammonium peut se transformer et se décomposer en un important volume gazeux, ce qui provoque alors un effet de souffle imposant, comme en témoignent les images provenant de Beyrouth.