Qui est donc vraiment René Dupont, celui qui aurait dû être assassiné chez lui dans le Mile-Ex, un soir de confinement ? Amant des jurées Julie Chen et Louise Dumas-Beaudoin ; partenaire de Bob Bigras dans des combines pas propres. L’histoire sera-t-elle bouclée dans un restaurant asiatique de Montréal ?

Katia Gagnon
Katia Gagnon La Presse

Mario Malatesta marchait lentement sur Saint-Laurent. Il arrivait à De La Gauchetière. Il était 21 h 30. Le commandant du poste 35 portait une casquette, de grosses lunettes et l’inévitable masque, puisqu’il sortait tout juste du métro. Plus prudent que la voiture, quand on ne sait pas trop qui nous invite à un rendez-vous. Et en plus, le masque, c’était l’idéal pour quelqu’un qui ne voulait surtout pas être reconnu.

Trois jours auparavant, on lui avait livré une grosse boîte. À son adresse personnelle. Il avait fait venir un de ses chums artificiers avant de l’ouvrir. Son ami avait examiné la boîte sous toutes les coutures. Pas de bombe, lui avait-il assuré. Aucun danger. Ils l’avaient ouverte ensemble.

L’ami avait éclaté de rire : la boîte contenait un gros sac de biscuits chinois.

Sûrement quelqu’un qui voulait te faire une joke, avait dit le chum en tétant la bière qu’il lui avait offerte. Un gars du 35, sûrement ? Lussier, c’est un petit comique. Je gage que c’est lui.

Une fois l’autre parti, Malatesta avait rouvert la boîte, le sac et quelques biscuits. Curieusement, la bandelette de papier à l’intérieur du biscuit ne disait rien. N’y était imprimée qu’une série de lettres. Une lettre par biscuit. Après avoir ouvert une dizaine de biscuits, le commandant vit qu’elles étaient de trois couleurs différentes.

Il sourit. La personne qui lui avait envoyé ça connaissait sa passion pour Léonard De Vinci, l’homme aux mille talents. Peintre, architecte, sculpteur, ingénieur... mais aussi un passionné de comptines, de charades, de rébus, grâce auxquels il divertissait les grands noms de son époque. Le duc Ludovic Sforza en était particulièrement amateur.

Un rébus, donc.

Malatesta commença par classer les lettres par couleur. Dans tous les cas, il y avait un M majuscule. Son Léonard junior avait emprunté la formule classique de la charade, se dit Malatesta avec un soupçon de mépris. Trop facile. Mon premier est une couleur et un fruit, dirent les lettres imprimées en bleu, une fois classées dans le bon ordre. Carrément simplet, se dit le policier. Orange.

Mon second est à la fois une fraise, une tomate et un poivron, dirent les lettres en vert. Point commun entre ces fruits et ce légume : la couleur rouge, se dit Malatesta. Orange. Rouge.

Ce n’était pas le nom d’un resto dans le Quartier chinois, ça ?

Malatesta buta de longues minutes sur la troisième. Celle-là était plus difficile. Mon troisième est entre le 1 et le 3 et se répète plusieurs fois. Bon, c’était un 2, un 2 qui se répète plusieurs fois... mais encore ? Qu’est-ce que ça voulait dire ?

Son cerveau finit par faire lui-même l’addition. Les deux premières parties de la charade indiquaient un lieu. Quelqu’un lui fixait un rendez-vous. La suite ne pouvait être que la date et l’heure. Des deux qui se répètent plusieurs fois. On était le 22 avril dans trois jours. À 22 h 22. Ça devait être ça.

Maintenant, il lui fallait résoudre la question la plus pressante. De qui provenait ce message ? Qui lui donnait rendez-vous à l’Orange rouge, dans trois jours, alors que les restaurants étaient encore fermés, par ordre de la Santé publique ?

Il éclata d’un rire sonore. Dupont, bien sûr. Personne d’autre ne lui aurait donné rendez-vous avec un rébus dissimulé dans un méga-sac de biscuits chinois. Il fallait lui donner ça, le kid avait un cerveau aiguisé, et iconoclaste.

Le policier arriva à De La Gauchetière. Il examina les environs de l’Orange rouge et opta pour une pâtisserie chinoise située juste en face du resto. Il allait voir Dupont entrer, et qui que ce soit qui viendrait à sa suite. Il commanda un bubble tea à la racine de taro et surveilla les portes de l’Orange rouge en avalant sa boisson d’une belle couleur lilas.

À 22 h 10, il n’avait toujours pas vu Dupont. Une grande femme élancée, à la longue chevelure brune, avait frappé à la porte du resto. Puis, un jeune homme, casquette renversée sur la tête. On leur avait ouvert. Il ne les connaissait ni d’Ève ni d’Adam.

Il allait devoir prendre une décision. Y aller ou non ?

À 22 h 15, il traversa la rue d’un pas rapide, ayant bien pris soin de dégrafer l’étui de son arme de service. Une affiche indiquait que les lieux étaient fermés. Il tambourina à la porte.

À son arrivée, il montra un des biscuits chinois reçus à l’hôtesse blonde, qui portait masque, visière et gants. Elle lui sourit, et le guida vers le petit salon privé, tout au fond du resto. Pandémie oblige, les lieux étaient totalement déserts.

Le jeune homme qu’il avait vu entrer plus tôt était assis à la grande table carrée. Il mangeait des dumplings sauce sésame de la main gauche, avec la dextérité de l’habitué. La femme était assise à ses côtés. Elle dégustait une soupe. Il faisait froid, ici, nota mentalement Malatesta. Puis, un détail l’alerta. Deux mains droites cachées sous la table.

Malatesta dégaina prestement, visant le jeune. Son cerveau s’était dit qu’il devait être le maillon faible du duo.

« Actuellement, cher Mario, nous sommes dans un film de Quentin Tarantino », déclara la femme.

C’est à sa voix que Malatesta le reconnut. Dupont. Habillé en femme, maquillé, verres de contact pour modifier la couleur des yeux... il était littéralement méconnaissable. Il regarda le jeune homme. Ces yeux, ce nez... il s’était laissé avoir par les vêtements d’ado, la casquette et la coupe courte ébouriffée. Chen.

« En ce moment, il y a une arme braquée sur toi, cher Mario. Celle que je tiens sous cette table, qui volerait malheureusement en éclats sous l’impact, mais je crois bien que la balle t’atteindrait. Mon amie Julie, ici présente, que tu viens juste de reconnaître, a elle aussi une arme. Elle est braquée sur moi, directo sur mes couilles. Et toi, tu la menaces avec la tienne. Tarantino, je te dis. »

Il lâcha un grand soupir et poursuivit.

« En fait, ça m’ennuie un peu, cette référence cinématographique. À choisir, ce n’est pas Tarantino que j’aurais pris, mais le grand Stanley Kubrick. Et ça tombe bien, dans mon top 10 personnel des grands films, il y a le sublime Orange mécanique. Comme c’est parti là, cette soirée se déroulera manifestement sous le signe de l’ultraviolence chère à Alex. Et en plus, ça fait un chic jeu de mots avec le nom du resto. Alors viens t’asseoir avec nous, Mario. Et surtout, garde ton arme braquée sur Julie. »

Sans quitter Chen et Dupont des yeux, Malatesta plia son grand corps sur l’une des chaises. D’un geste souple, dans un synchronisme parfait, les deux autres sortirent leur arme de sous la table.

« Qu’est-ce qu’on fait ici ? demanda Malatesta.

 – On règle nos comptes, répondit Dupont.

 – Mon petit crisse, tu m’as vendu aux policiers, siffla Malatesta entre ses dents.

 – Et moi, j’ai fini par comprendre que tu as donné le contrôle de la compagnie aux triades chinoises, cracha Chen, du feu dans les yeux.

 – Bon. Ça t’a pris tout ce temps-là pour t’en rendre compte ? répliqua Dupont, un petit sourire baveux imprimé dans le visage.

 – Blockbit, c’était notre bébé, René, dit Chen, la voix cassée. À toi, moi, Nasrine et Simon. En lançant l’intelligence artificielle dans les combines de blanchiment d’argent, on allait pouvoir donner un grand coup au crime organisé. Leur couper les ailes. Et toi, tu as vendu ça au plus offrant. Pour qu’ils s’en servent à leur profit. Tu m’écœures.

 – La liste de mes trahisons est plus longue que la table, dit Dupont avec un grand sourire. Bigras, Chicoine, la docteure, Maxime Tétrault... tout le monde pensait m’utiliser, moi, le super nerd de l’intelligence artificielle. Et dans le fond, c’est moi qui tirais les ficelles. »

Julie Chen était au bord des larmes, nota Malatesta. Elle était amoureuse de Dupont depuis le début. Elle avait réellement cru à cette histoire de production de drogue « propre ». Elle s’était lancée dans la dope à ses côtés, avec la complicité de Bigras, pour financer leurs recherches sur Blockbit. Elle voulait réellement changer le monde. Il eut pitié d’elle. Pauvre petite. Elle s’était fait duper comme une enfant.

Il dévisagea Dupont. Sa transformation en femme était parfaite. En fait, depuis 2012, René Dupont était devenu un as de la transformation, se dit Malatesta. C’est le procès Bigras qui avait enclenché le processus. En acceptant l’argent du caïd, René Dupont avait résolu de passer du côté sombre de la force. Entre le respecté docteur en informatique et l’escroc manipulateur, la mue était maintenant complète.

« J’ai même réussi à mener la police en bateau, poursuivit Dupont en rigolant. Maudit que je me suis amusé à les envoyer sur des fausses pistes... comme l’entrepôt avec le green screen... j’aurais aimé ça voir la tête du vieux quand il a compris ce que c’était, un green screen... pis la face de l’autre, Mme Vélo, quand elle a vu que ça ne menait absolument nulle part !

– Mais là, tu es fait, dit Malatesta.

 – Ah oui ? Et pourquoi ça ? demanda René.

 – Parce qu’on est tous les trois du mauvais côté, ici, mais c’est clairement toi le super-vilain de l’histoire. Je pourrais changer de cible, et te viser toi. Julie te tirerait dans les couilles, et moi, dans la tête. Évidemment, je subirais aussi quelques dommages, mais comment dire, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs... »

Chen et Malatesta échangèrent un regard.

Et c’est à ce moment précis que l’hôtesse blonde fit irruption dans le petit salon privé. Elle était hors d’haleine.

Quelqu’un nous a dénoncés, annonça-t-elle d’un ton catastrophé. Vous allez tous devoir casquer 1546 $ pour non-respect des mesures de confinement ! Pour nous aussi, l’amende va être salée, sans parler de notre réputation... On ne s’en remettra pas ! Ça doit être la pâtisserie, en face, qui nous a vendus...

La fille pleurait à chaudes larmes. Les armes, braquées de toutes parts, tressaillirent.

À travers sa visière et son rideau de larmes, la fille jeta un coup d’œil à Malatesta. Il se figea. Il connaissait ces yeux. Il connaissait cette fille. Aux dernières nouvelles, elle travaillait au 31. Noémie, Naomi... il ne se souvenait jamais de son sacré nom... Noélie !

« La police est icitte », hurla-t-il.

Mais avant que les trois armes ne se tournent vers la policière, elle avait déjà dégainé, et les gars du SWAT déboulaient derrière elle. L’enquêteur Baptiste Bombardier et sa comparse Angele Jones furent les derniers à pénétrer dans le petit salon privé.

Ils regardèrent les trois convives, dont leur futur ex-commandant, avec un visage de pierre.

Merde, pensa Malatesta. Ils étaient pris, comme des poissons dans un filet.

Dupont était livide.

 « Mais comment vous avez su ? »

Angele Jones sourit.

 « Tu as trahi ben du monde, mon René, mais toi, c’est ton chat qui t’a trahi. »

Puis, une quinte de toux retentit. Baptiste Bombardier, dit BB, le Sherlock Holmes du 35, désigna du doigt les trois convives.

« Ma gang de crisses, dit-il. Que la vague s’aplatisse ou pas, je prédis que vous allez tous les trois commencer un long, un très long confinement. »

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