La machinerie agricole est dangereuse et tue chaque année, comme l’a rappelé la tragédie de Notre-Dame-de-Stanbridge il y a quelques semaines. C’est pourquoi les premiers répondants doivent être bien formés pour réagir correctement lorsqu’ils sont appelés à intervenir dans ces cas. Mais ils sont encore trop rares à suivre une telle formation.

Mayssa Ferah Mayssa Ferah
La Presse

« C’est dramatique parce qu’on a tous fait ça »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Début juillet, un accident de la route impliquant un tracteur a coûté la vie à trois enfants de moins de 5 ans et un adulte à Notre-Dame-de-Stanbridge, en Montérégie. Ils se trouvaient à bord de la pelle du tracteur, de laquelle ils ont été brutalement éjectés. Une semaine après le drame, Réjean Lemaire, chef de la brigade d’incendie de la municipalité et lui-même agriculteur, y songeait encore.

C’était le soir de la fête du Canada. Pour une raison difficile à expliquer, un groupe de 10 personnes, adultes et très jeunes enfants, sont montés dans la pelle d’un tracteur avec lequel le groupe allait chercher du bois de chauffage, un peu plus loin sur le rang de campagne. Sur le chemin du retour, brusquement, tout le monde a été éjecté. Quatre en sont morts, dont trois enfants de 1 à 5 ans, parents du conducteur. Celui-ci a été accusé de négligence criminelle causant la mort.

M. Lemaire connaît bien le conducteur qui a maintes fois croisé son chemin.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

Réjean Lemaire, chef de la brigade d’incendie de Notre-Dame-de-Stanbridge

C’est dramatique parce qu’on a tous fait ça. C’est un accident. Il n’aurait jamais fait mal à une mouche, c’est malheureux pour toute la famille.

Réjean Lemaire, chef de la brigade d’incendie

Le village a été bien secoué par le drame. « Prenez mon gendre, par exemple. Depuis qu’il a vu ça aux nouvelles, il redouble de vigilance avec les enfants », raconte M. Lemaire.

La scène a été éprouvante pour les premiers répondants. Et ce, même si l’équipe de pompiers de la petite municipalité d’à peine 700 âmes a établi en 2017 une unité spéciale de sauvetage agricole, histoire de se tenir prêts quand le pire survient.

Dans la remorque d’intervention au fond de la caserne, on trouve des coussins permettant de lever jusqu’à 30 tonnes, des blocs stabilisateurs, des pinces de désincarcération, une trousse d’urgence, des vérins, des chaînes, des tendeurs et des torches pour découper les machines.

« On ne peut pas se servir des pinces de désincarcération utilisées lors d’un accident routier pour découper le métal d’un tracteur ou d’une machine agricole. Ça nous prend cet équipement », explique-t-il.

Le service de sécurité incendie a acquis son expertise au centre de formation Ferme-Médic, spécialisé en sauvetage agricole, situé lui aussi en Montérégie, à Saint-Joachim-de-Shefford, et que La Presse a visité.

Sang-froid et connaissances

« Ici, c’est un terrain de jeu pour premiers répondants ! », lance Sylvain Blanchard, propriétaire de Ferme-Médic, qui offre diverses formations en sauvetage d’urgence, mais répond spécifiquement aux besoins du milieu agricole.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Sylvain Blanchard, propriétaire de Ferme-Médic

Chaque année, environ 300 à 500 techniciens ambulanciers et pompiers visitent son établissement composé d’une grange spacieuse et d’une maison coquette ; l’endroit a des airs de carte postale. Pourtant, les pires scénarios d’accidents y sont décortiqués. Dans le boisé qui surplombe le vaste terrain gazonné, un VTT enlisé dans la boue et une carcasse d’avion écrasé trônent en permanence. Non loin, un tracteur renversé, trois imposantes machines agricoles et un silo au plancher ventilé font partie du décor.

Le sauvetage agricole requiert sang-froid et connaissance accrue de la machinerie. À la ferme, tout peut arriver, explique M. Blanchard en ouvrant d’un coup sec la porte du silo vide. Dans cet espace clos, on pourrait être enseveli dans le maïs jusqu’au cou ou encore se retrouver avec la jambe sectionnée par un balai mécanique.

« Je pense que cette formation devrait être plus répandue chez tous les corps de pompiers, plus il va y avoir de pompiers formés en milieu rural, plus on sauvera des vies », soutient M. Blanchard.

« Il n’y a pas de petits bobos à la ferme »

Récupérer un blessé coincé sous un tracteur. Dégager le bras d’un agriculteur d’une moissonneuse-batteuse. Extirper un fermier d’une fosse à purin. S’aventurer dans un silo à grains pour y ramasser la dépouille d’une victime ensevelie. Les missions périlleuses sont légion en milieu agricole, racontent Dominic Mayer et Michel Ouellette, pompiers et instructeurs en sauvetage agricole.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Les accidents agricoles déstabilisent la plupart des pompiers, soutient M. Ouellette. « Ils deviennent complètement figés, car ils n’ont souvent pas la formation ni l’équipement nécessaires », plaide le maître-instructeur.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Michel Ouellette, pompier et instructeur en sauvetage agricole

Notre rôle dépasse de beaucoup la désincarcération régulière effectuée par un pompier. Si quelqu’un est pris sous un tracteur, je ne veux pas avoir un premier répondant dans la même situation.

Michel Ouellette, instructeur en sauvetage agricole

Et il faut avoir l’estomac solide. « Il n’y a pas de petits bobos à la ferme. C’est toujours difficile à voir et on doit s’attendre à tout en termes de visuel », explique-t-il.

Certains accidents impliquent des enfants.

« Il y en a plus souvent qu’on pense. Pour les enfants d’agriculteurs, jouer près d’un tracteur ou jouer aux Lego, c’est la même affaire. Ils vont s’asseoir dans la pelle, embarquer dans la cabine avec papa et vouloir conduire le tracteur alors que leurs pieds ne touchent même pas le frein », explique Michel Ouellette.

« Quand on vit au milieu des tracteurs, ils ne représentent pas un danger. Plus jeunes, on a tous embarqué dans la pelle du tracteur ou voyagé dans une charrette à foin », confirme Dominic Mayer.

Des accidents mortels

Des dizaines de rapports du coroner et des rapports d’enquête de la CNESST consultés par La Presse témoignent des dangers de la ferme. Voici quatre cas.

– En août 2018, un septuagénaire de Saint-Gédéon-de-Beauce perd la maîtrise de son tracteur, qui s’est mis à rebondir sur le sol inégal. Coincé sous l’engin, il n’a pas survécu aux blessures graves infligées par l’accident. Le tracteur n’avait ni ceinture, ni arceau, ni cabine de sécurité afin d’assurer la protection de son utilisateur lors du renversement, indique le rapport d’autopsie.

– En juin 2015, à Sainte-Marguerite, un enfant de 5 ans s’amuse à vider des bacs de gazon coupé dans la remorque d’un tracteur. Au volant du véhicule, un membre de la famille le percute accidentellement. Le conducteur n’a pas ressenti d’impact et a continué son chemin. Il était en position surélevée et le garçon était trop petit pour être visible.

– En septembre 2016, à Saint-Polycarpe, un travailleur de la Ferme Belcourt s’affaire à niveler la luzerne entreposée dans un des silos de la ferme. Le travail terminé, il éprouve des maux de tête et prend congé. Au cours de l’après-midi, son état se détériore et il est transporté d’urgence à l’hôpital : il a été exposé à des gaz de fermentation (dioxyde d’azote) et meurt une semaine plus tard.

– Fin janvier 2015, un travailleur nettoie un mélangeur, propriété de la ferme Thompson à Val-des-Monts. Il entre dans le mélangeur pour dégager le fourrage collé sur la paroi. Soudainement, le mélangeur se met en marche et entraîne l’employé, causant sa mort.

Trois types d’accidents

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Plus du tiers des accidents agricoles impliquent des tracteurs. Scénario fréquent : le blessé, toujours vivant, se retrouve les jambes coincées sous le véhicule.

Tracteur renversé

Plus du tiers des accidents agricoles impliquent des tracteurs. Scénario fréquent : le blessé, toujours vivant, se retrouve les jambes coincées sous le véhicule. On stabilise d’abord l’engin avec des blocs de bois. Il faut ensuite le surélever à l’aide de leviers pour dégager la victime sans laisser tomber la machine. En levant l’arrière du tracteur, on permet à l’équipe de déloger le bas du corps de la victime. Le sauvetage nécessite au minimum 10 personnes, paramédicaux et pompiers. Le risque que le tracteur se déstabilise demeure, donc un petit groupe s’occupe uniquement des blocs. « Plusieurs services d’incendie n’ont même pas la quantité de blocs nécessaire pour stabiliser ce type de véhicule », note Dominic Mayer. On se tourne alors vers une autre technique : si la texture du sol le permet, creuser le sol en dessous du tracteur.

Pris dans l’engrenage

« Un moment d’inattention suffit pour se faire happer la main ou le bras », confirme M. Mayer en référence à sa plus récente intervention : une main prise dans un séparateur à fumier. Première étape : désactiver la machine. Ensuite, retirer le bras ou la jambe coincée. « Ça peut aller jusqu’à l’amputation, mais ce n’est jamais l’option privilégiée. » Munis de torches et de scies, on ouvre et découpe la machine. Mais pour abréger les souffrances de la victime et démonter rapidement les engins, il faut les connaître, insiste M. Ouellette. Un casse-tête pour un pompier sans formation spécifique.

Noyé dans le purin

« Quand tu descends chercher un cadavre dans du purin, généralement, ça te marque », lâche M. Ouellette. Les chances de survie pour la victime sont minimes et l’intervention est risquée. Le gaz qui émane des excréments est toxique. Le port du masque à gaz est requis pour le sauveteur, car chaque respiration pourrait être la dernière. À la fin de l’opération, on décontamine au boyau d’arrosage. Dans 60 % des cas, les personnes voulant porter assistance deviennent eux-mêmes victimes, révèle M. Ouellette. Il faut être capable de prendre son temps, d’expliquer à la famille qu’il est parfois trop tard et qu’on ne peut pas faire de miracles dans ce genre d’accident, ajoute-t-il. Même quand la victime, ensevelie jusqu’aux épaules, respire encore, elle n’en a plus pour longtemps, car elle renifle des vapeurs toxiques. « Si tu survis à ça, va t’acheter un 6/49 », lance le vétéran.

Quelques chiffres

La CNESST rapporte 21 morts en cinq ans dans le secteur de l’agriculture :

6 en 2019

6 en 2018

3 en 2017

5 en 2016

1 en 2015

Seulement 12 620 établissements agricoles actifs sont inscrits à la CNESST, alors que le Québec compte près de 29 000 exploitations agricoles.