« Prenez-vous le monde pour des valises ? », me demande une lectrice, outrée par mes « mensonges » au sujet de la journaliste de TVA agressée par des manifestants anti-masques, dimanche.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Pour « preuve », elle m’envoie une fausse rumeur qui a circulé dans les réseaux sociaux et que plusieurs lecteurs courroucés ont aussi relayée, photo à l’appui : les deux manifestants qui ont agrippé la journaliste Kariane Bourassa sans son consentement seraient son conjoint et son garde du corps (ou deux gardes du corps, selon d’autres sources tout aussi mal informées).

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER DE KARIANE BOURASSA

Lors d'une manifestation anti-masques à Québec dimanche dernier, deux individus ont enlacé contre son gré la journaliste Kariane Bourassa.

Tout ça ne serait donc qu’un coup monté des médias pour museler et discréditer les citoyens ordinaires qui croient que la pandémie n’est qu’un vaste complot. Vaste complot dont je ferais partie, si j’ai bien compris, en vertu d’une entente secrète TVA-La Presse

« Votre article est totalement erroné », me dit un lecteur contrarié qui a laissé deux messages dans ma boîte vocale.

« Arrêtez de mentir au peuple. »

« Faites vos recherches ! »

Ça tombe bien, je les ai faites.

Mardi, le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui représente les journalistes et caméramans de TVA, a rectifié les faits, deux fois plutôt qu’une, en ce qui concerne le « complot » de dimanche. « Un faussaire propage la rumeur comme quoi l’un des hommes sur la photo serait le conjoint de Kariane Bourassa (et qu’il s’agirait d’un coup monté). C’EST FAUX, nous l’affirmons avec certitude. AUCUN DE CES HOMMES n’est le conjoint de Mme Bourassa », lit-on sur la page Facebook de SCFP-Québec.

Au sujet de la deuxième fausse rumeur selon laquelle les deux hommes étaient des agents de sécurité ou des gardes du corps embauchés par TVA, on a aussi précisé en lettres majuscules : « CE N’EST PAS LE CAS ». « Ils ont suivi la journaliste et agi de leur propre initiative. »

Consultez la publication du SCFP-Québec

La journaliste, qui a reçu par la suite des menaces dans les réseaux sociaux — un homme a été arrêté par la Sûreté du Québec —, a eu beau confirmer elle-même qu’elle ne connaissait pas les deux hommes, l’un des deux a eu beau s’excuser, abasourdi d’apprendre que ce qu’il croyait être une simple « accolade de fraternité » ait été dénoncée (à juste titre) comme une agression, dans bien des cas, il était trop tard.

La rumeur répétée dans les réseaux sociaux était devenue une vérité alternative : toute cette histoire d’agression n’était que pure invention pour discréditer des manifestants anti-masques qui, eux, refusent le « grand complot pour asservir la population mondiale par la peur ».

Ça peut paraître drôle aux yeux de certains. Mais le fait est que ce n’est pas drôle du tout. Dans un contexte de pandémie, où les rumeurs, les fausses nouvelles et les théories conspirationnistes gagnent en popularité, ce phénomène est très inquiétant.

Une étude récente dirigée par des chercheurs de l’Université McGill confirme ce dont on se doutait déjà : les citoyens qui s’exposent aux réseaux sociaux sont plus à risque de croire de fausses informations sur la COVID-19 que ceux qui consultent les médias traditionnels. Ceux qui tirent leurs informations sur la pandémie de sources comme Facebook ou Twitter ont davantage tendance à avoir une perception erronée de la situation et sont moins susceptibles de respecter les règles sanitaires, comme la distanciation physique.

Ce n’est pas sans conséquence. Les fausses informations, qui se propagent plus vite encore que le virus, constituent un vrai danger, aussi préoccupant que le virus lui-même. Déjà, en février, l’Organisation mondiale de la santé nous mettait en garde contre « l’infodémie », c’est-à-dire la surabondance d’informations, parfois justes, parfois non, qui fait en sorte qu’il est difficile pour les citoyens de s’y retrouver, de distinguer les sources crédibles et de respecter les directives permettant de lutter efficacement contre la pandémie.

L’élément le plus troublant mis en évidence par cette étude est que tout le monde peut tomber dans le panneau, même des gens instruits et intelligents. C’est aussi ce qui me frappe et me trouble dans les commentaires de lecteurs qui relaient des fausses rumeurs ou adhèrent à des théories conspirationnistes concernant la COVID-19.

On aimerait croire que ce sont tous des ignares qui, au nom de la « libarté », balancent menaces et injures à quiconque ne pense pas comme eux — et « penser » est ici un grand mot. Il y en a dans le lot, bien entendu, et on ne doit jamais normaliser ou banaliser leurs injures ou leurs menaces. Quand un lecteur réagit à une chronique sur les anti-masques en m’écrivant « YOU B*TCH ! ! F*CK YOU ! ! » en guise d’argument, quand un autre profère des menaces au nom de la liberté d’expression, ce n’est pas le temps de dialoguer, de faire de l’éducation ou de leur trouver des excuses. C’est peut-être plus l’heure d’appeler la police.

Mais ce qui me trouble tout autant est plus pernicieux. C’est pratique de penser que tous ceux qui embrassent la désinformation sur la COVID-19 sont juste stupides ou ignorants. Le fait est que ce n’est pas le cas. Ce que le sondage réalisé dans le cadre de l’étude de l’Observatoire de l’écosystème médiatique révèle, c’est que personne n’est immunisé.

Même des gens qui ont un certain niveau de culture scientifique ou qui ont un diplôme universitaire risquent d’être séduits par de la désinformation à force de lire encore et encore dans leurs réseaux sociaux de fausses nouvelles souvent relayées par des gens en qui ils ont confiance.

« C’est l’une des choses les plus effrayantes en ce qui concerne la COVID-19 et la désinformation dans les médias sociaux », me dit Aengus Bridgman, coauteur de cette étude et candidat au doctorat en science politique à l’Université McGill. Une longue exposition aux réseaux sociaux peut facilement transformer un sain scepticisme devant l’information rapportée en méfiance excessive et malsaine à l’égard des gouvernements, des médias traditionnels, des autorités de santé publique, de chercheurs universitaires ou de quiconque revendique une expertise dans ce domaine.

Cela entraîne aussi l’adhésion à de fausses croyances, même chez des gens qui sont loin d’être stupides ou qui ont fait de brillantes études. Tout simplement parce que plus un message vous est familier, plus vous risquez d’y croire, souligne Aengus Bridgman. « Ce phénomène est si répandu qu’on ne peut pas dire qu’il s’agit d’une question d’intelligence ou de stupidité. »

C’est donc dire que même s’il existait un vaccin contre la bêtise humaine, ce ne serait pas suffisant pour lutter contre cette épidémie de désinformation. Ce qu’il faut, c’est valoriser le journalisme de qualité, faire de l’éducation aux médias une priorité et exiger que nos gouvernements mettent au pas les Twitter et Facebook de ce monde. Sans quoi tous les efforts faits pour lutter contre la pandémie seront sapés.

Consultez l’étude (en anglais)