La présence d’amiante à l’Université de Montréal est responsable de la mort d’un ancien informaticien, emporté par un cancer très rare, conclut un rapport de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

Suzanne Colpron Suzanne Colpron
La Presse

Yves Charland est mort le 10 novembre 2019, à 73 ans, quelques semaines seulement après avoir reçu un diagnostic de mésothéliome, maladie associée à l’exposition à l’amiante.

Cette décision signée par trois pneumologues, que La Presse a obtenue, donne du poids à la cause d’autres anciens employés de l’Université de Montréal (UdeM) qui soutiennent que leur cancer a été provoqué par la présence d’amiante dans les murs des bâtiments et par les travaux de désamiantage réalisés au fil des ans. Des prétentions que l’université rejette.

Quatre cas ont été répertoriés à ce jour. Deux des personnes atteintes de mésothéliome sont aujourd’hui mortes, l’une en 2010, l’autre en 2019.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Yves Charland

L’ex-informaticien Yves Charland a travaillé 20 ans au pavillon Roger-Gaudry dans le département de physique, alors que le bâtiment était isolé à l’amiante. Des travaux de désamiantage ont eu lieu à cet endroit de 2011 à 2014.

Le rapport de la CNESST ne laisse place à aucune interprétation : « Yves Charland était porteur d’une maladie professionnelle pulmonaire, soit un mésothéliome épithélioïde malin, en lien avec son travail comme informaticien dans des locaux où il y avait la présence d’amiante », peut-on lire.

« Il n’y a aucune autre exposition industrielle à l’amiante pouvant être identifiée dans son dossier », ajoute-t-on.

« Brasser la cage »

« Évidemment, je suis contente de cette décision, lance Normande Corbin, veuve de M. Charland. Mais je ne suis pas contente que mon conjoint soit décédé. Ce que je veux, c’est sensibiliser les gens au problème. Et si l’université perd, qu’elle reconnaisse le problème, parce qu’il y a beaucoup de gens qui ont travaillé là, beaucoup d’étudiants, de professeurs. Le cas de mon conjoint est un cas parmi tant d’autres. Il faut brasser la cage. »

M. Charland était un modèle de santé. « Il était végétarien, il n’a jamais fumé, jamais bu », ajoute-t-elle.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Yves Charland faisait notamment du vélo et du ski de fond.

L’UdeM, qui n’a pas encore reçu le rapport de la CNESST, préfère attendre avant de se prononcer. Elle dispose d’un délai de 30 jours pour faire appel de la décision.

« À ce moment-ci, nous n’avons pas tous les éléments de l’enquête en notre possession. Nous allons attendre de recevoir la copie complète du dossier de M. Charland avant de le commenter », a fait savoir par courriel Geneviève O’Meara, porte-parole de l’établissement.

Trois autres victimes

Sur les trois autres employés de l’Université de Montréal frappés par cette maladie, deux ont perdu leur cause.

Sandra Ohayon, qui lutte depuis 2007 contre un mésothéliome, a subi l’ablation d’un poumon. À l’époque, la CNESST a refusé de l’indemniser. « On m’a fait passer des tests. Puis, on m’a dit qu’il n’y avait pas de traces d’amiante dans mes poumons », résume cette ex-secrétaire de 68 ans.

Quelques années plus tard, Mme Ohayon a touché 25 000 $ des fonds d’indemnisation américains aménagés par des entreprises qui avaient commercialisé des produits contenant de l’amiante au Canada. Elle étudie actuellement la possibilité de rouvrir son dossier à la CNESST.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Sandra Ohayon

Encore aujourd’hui, je suis convaincue qu’il y a un lien entre ma maladie et mon travail à l’université. Il y avait des réparations aux alentours, des murs qui tombaient, de l’amiante dans le plafond. Je ne vois pas où j’aurais pu être exposée à part à l’université.

Sandra Ohayon, qui a appris l’an dernier que sa tumeur était de retour

Une autre victime, qui a travaillé comme concierge de 1966 à 1968, avait eu gain de cause à la CNESST (autrefois CSST), mais l’UdeM a contesté avec succès cette décision, en 2015. L’homme est mort d’un mésothéliome au printemps 2010. Cette maladie peut mettre 20, 30 ou 40 ans à se développer.

Quant à la quatrième victime, le professeur émérite de sociologie Jean Renaud, il se bat toujours contre son ancien employeur. Il a reçu un diagnostic de mésothéliome en mars 2018 et son cas est actuellement évalué par la CNESST. M. Renaud espère une décision d’ici septembre.

« L’espérance de vie typique après le diagnostic de mésothéliome, c’est 12 mois. Moi, ça fait 28 mois », souligne-t-il.

Sondage chez les retraités

La plupart des cas de mésothéliome sont attribuables à des expositions industrielles (directes ou indirectes) à l’amiante, selon l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). On peut cependant se demander si la maladie a été provoquée par l’amiante ou par autre chose. Et si c’est l’amiante, est-ce celle des murs de l’université ou celle d’autres sources ? Il est en effet difficile de comprendre pourquoi un très petit nombre d’employés ont été frappés alors que la majorité de ceux qui étaient exposés au même environnement n’ont pas été touchés.

L’Association du personnel préretraité et retraité de l’Université de Montréal a sondé ses 750 membres l’an dernier. « Je les ai invités à communiquer avec nous s’ils ont des problèmes de santé », explique la présidente, Sylvia Francis, qui a travaillé 40 ans dans des laboratoires de la faculté de médecine dentaire, où il y avait de l’amiante, avant de prendre sa retraite, en 2012.

« Personne ne s’est manifesté. Je n’ai aucun retraité qui m’a écrit pour me dire : ‟J’ai une maladie des poumons” ou ‟Ma mère est décédée de ça” ou ‟Ma tante est décédée de ça”. Je n’ai pas eu de cas pour lancer une poursuite contre l’université. »

Obligations légales

D’un autre côté, le professeur Jean Renaud, retraité depuis 2010, estime que l’UdeM a manqué à ses devoirs « de bon citoyen corporatif » à l’égard de ses employés.

« L’université n’a pas suivi ses obligations légales, affirme-t-il. La loi oblige les entreprises à avoir un registre d’amiante pour les immeubles qu’elles occupent, qu’elles en soient propriétaires ou locataires. L’université a créé un registre et l’a déposé au gouvernement. Mais la loi oblige aussi les entreprises à donner accès à ce registre aux travailleurs ou à leurs représentants légaux, ce que l’université a toujours refusé de faire. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Jean Renaud

En attendant, M. Renaud paie de sa poche une partie de son traitement pour avoir une meilleure qualité de vie dans ses dernières années.

« Pour l’instant, je l’assume moi-même avec l’espoir que je vais réussir à me faire rembourser, explique l’homme de 73 ans. Comme c’est une maladie à évolution rapide, je me suis dit que c’était plus raisonnable d’essayer ce traitement-là qui ralentit légèrement la progression des tumeurs et qui augmente considérablement la qualité de vie. Je ne sais pas ce que ce serait sans ça, mais je sais que ça fonctionne. Je ne veux surtout pas l’abandonner. »

L’Université de Montréal « travaille activement à maintenir et à améliorer son programme de gestion des matériaux contenant de l’amiante », selon sa porte-parole, Geneviève O’Meara.

La balle est maintenant dans son camp, car c’est l’établissement qui devra décider s’il accepte la décision de la CNESST ou s’il la conteste.

Ce que veut la veuve de M. Charland, Normande Corbin, « c’est que l’université prenne ses responsabilités ».