Un des participants à la vidéoconférence qui s’est terminée par un meurtre s’est en apparence suicidé dans son domicile de Vancouver, apprennent les policiers chargés de l’enquête, Baptiste Bombardier et Angele Jones. Mais l’ex-juré Jean-Marc Chicoine s’est-il réellement enlevé la vie ? Suite de notre polar estival.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Voilà plus de deux heures que Baptiste Bombardier et Angele Jones tournent en rond à bord d’une voiture banalisée, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce.

Le parcours dessiné sur l’application Strava de René Dupont serpente au sud du chemin de fer, autour de la rue Saint-Jacques.

« Ouais ben… on dirait qu’on est tombé du mauvais côté de la track », avait soufflé la sergente-détective Jones, qui s’attendait à voir des maisons d’anglos proprettes à l’ombre de grands arbres maturité.

Bombardier regarde défiler les garages miteux, les voitures d’occasion sous des fanions qui claquent au vent et les motels malfamés, du genre à louer des chambres à l’heure. Il les a tous visités, ces motels, plus d’une fois ; il ne compte plus les fugueuses qu’il y a retrouvées.

Cette fois, Bombardier ne trouve rien. Aucun indice, aucune piste. Ça l’exaspère. B-B. ? Ce sont sûrement les initiales de Bob Bigras. Ou alors, ça signifie 88, ce n’est pas clair, sur le plan. Peut-être aussi que ça ne veut rien dire du tout.

Peut-être qu’il perd un temps précieux à virer comme un imbécile dans ce quartier qu’il déteste.

Il y a une autre hypothèse, qu’il ose à peine formuler.

Peut-être que B-B., c’est pour… Baptiste Bombardier. Ça ne serait pas si fou. BB, c’est comme ça que tout le monde l’appelle. Et puis, il est mêlé à cette affaire. C’est lui qui a mené l’opération Julep. Lui qui a arrêté Bob Bigras.

Bombardier sent monter une quinte de toux. Il la retient, comme il retient sa colère. Comment avait-il pu confondre René Dupont, cet étudiant qui l’avait tant impressionné au procès de Bigras, avec l’homme dont le sang s’est répandu à ses pieds sur le plancher d’un loft du Mile-Ex ?

C’était le loft de Dupont, bien sûr. Avec tous ces témoins virtuels, Bombardier était tellement convaincu qu’il s’agissait de lui qu’il n’avait pas fait attention, pas assez, au visage du macchabée. Tout de même, quelle grossière, quelle impardonnable erreur.

Il avait perdu ses réflexes.

Depuis le procès, il n’était plus le même. Il avait tout mis dans cette affaire. Tout son cœur, toute sa tête. Ça n’avait pas été suffisant. Bigras avait été acquitté, faute de preuves. Pourtant, des preuves, il y en avait. En masse.

Dès le départ, le procès avait failli dérailler à cause d’une maladresse inexplicable de son partenaire, Mario Malatesta… Ces souvenirs, qu’il s’efforçait d’enfouir depuis huit ans, lui reviennent en tête alors qu’il sillonne NDG.

Rue Saint-Jacques, un quinquagénaire bon chic bon genre gare sa Lexus devant une chambre du motel Colibri. Bombardier plisse le nez de dégoût.

Pourquoi Dupont attire-t-il la police ici ?

C’est quoi, ces combines ?

Il sent que les témoins lui cachent des choses. Des jurés devenus copains après un procès ? Il n’achète pas ça. Les témoins ne disent pas tout. Julie, surtout. C’est clair, la fille au tatouage de cerveau en sait plus qu’elle ne veut en dire.

La voiture tourne pour la septième fois dans la courbe supérieure du premier B quand Jones se met à fredonner. « Une nuit que j’étais à me morfondre/dans quelque pub anglais du cœur de Londres… Tu connais ça, Bombardier ? Serge Gainsbourg, 1968. C’est de ton âge.

– Non, ça ne me dit rien. C’est quoi, le titre ?

– Initials BB…

– Non ! ? !

– Je te jure ! Gainsbourg l’a écrite pour Brigitte Bardot, mais j’ai lu quelque part qu’il s’était inspiré d’un poème d’Edgar Allan Poe. Le Corbeau. C’est l’histoire d’un gars désespéré par la mort de son amoureuse qui sombre dans la folie…

– Super. C’est gai, ton affaire.

Soudain, Bombardier a l’impression d’étouffer. Il manque d’air. Il arrache son masque avec impatience. Jones lève les yeux au ciel et soupire derrière le sien pour marquer sa désapprobation.

– Heille, c’est correct, Jones ! J’ai pas besoin de tes leçons de morale. Anyway, Arruda dit que c’est pas bon, les masques. Ça donne une fausse impression de sécurité…

– Oui, mais y a l’air de vouloir changer d’avis, non ? Pis regarde en Corée du Sud ; ils ont mis des masques et ils n’ont presque pas de cas de COVID…

– Ben moi, j’écoute Arruda. Il dit que l’important, c’est de se laver les mains.

– Tu te laves les mains, toi ?

– Juste quand y a du monde…

Bombardier sourit à sa propre blague, une allusion à une scène de la série policière Omertà, mettant en vedette l’acteur fétiche de sa femme, Michel Côté.

Jones reste de marbre. Elle n’a sûrement pas vu la scène — elle devait avoir 10 ans quand Omertà est sorti, en 1996. Bombardier renonce à lui expliquer. De toute façon, Jones lui reprocherait sa joke de mononcle…

Il fût un temps où Bombardier ressemblait beaucoup à Pierre Gauthier, le personnage de Michel Côté dans Omertà. Aujourd’hui, seule sa femme le voit toujours comme ça ; un enquêteur sexy, sans peur et sans reproche.

Il en a reperdu, il le sait. Mais il n’en est pleinement conscient que depuis le début de la pandémie. Il faut dire que personne ne se gêne pour lui rappeler son âge. Du jour au lendemain, il a l’impression d’avoir passé sa date de péremption.

Il ne s’était considéré comme « un vieux », avant.

Jones s’arrête au coin d’une rue. Elle scrute le plan.

– Bombardier…

– Quoi ?

– Il y a un point sur la carte.

– Que veux-tu dire ?

– Après les initiales. B-B. Il y a un point.

– Hein ?

– Un point ! T’sais, le truc rond qu’on met à la fin d’une phrase ? Depuis le début, on suit le parcours des lettres. On devrait peut-être aller voir le point, là.

– OK, Sherlock. Allons faire le point sur le point, au point où on en est…

Jones fait demi-tour dans un crissement de pneus. Perché sur un lampadaire, un corbeau s’envole.

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