Même le réseau de la santé a cru les promesses du fabricant de masques montréalais Bigarade. Croyant bien faire en achetant localement 30 000 masques approuvés par Santé Canada, une prétention qui s’est révélée fausse, le CISSS de la Montérégie-Ouest dit n’en avoir reçu que 7500. Il réclame maintenant son dû, près de 200 000 $, à l’entreprise de Geneviève Allard Lorange, qui se dit actuellement en « restructuration ».

Iris Gagnon-Paradis Iris Gagnon-Paradis
La Presse

En avril dernier, alors que l’entreprise Bigarade venait de se lancer dans la production de masques, elle a conclu un gros contrat avec le CISSS de la Montérégie-Ouest : une commande de 30 000 masques en tissu « Bigamasques ».

« Dans un contexte de pénurie mondiale de masques, le CISSS de la Montérégie-Ouest a effectivement placé une commande de 30 000 masques en tissu lavables à la compagnie montréalaise Bigarade qui étaient, selon l’information véhiculée par l’entreprise, homologués par Santé Canada. [Cet achat] a été effectué dans une volonté de notre organisation d’être plus écoresponsable et d’encourager une entreprise locale. De ce nombre, seuls 7500 masques ont été livrés », a déclaré à La Presse Jade St-Jean, conseillère-cadre aux communications pour le CISSS de la Montérégie-Ouest.

Rappelons que Bigarade avait faussement affirmé dans ses infolettres et sur son site web, début avril, que ses masques étaient homologués Classe 1 par Santé Canada. Une plainte avait été faite auprès de Santé Canada, qui avait ensuite demandé à l’entreprise de cesser « toute publicité trompeuse ».

Mme St-Jean a expliqué à La Presse que, comme les masques ne pouvaient pas être utilisés par le personnel et que les délais s’étiraient, le CISSS a demandé à Bigarade un remboursement. Le CISSS affirme avoir perdu environ 200 000 $ dans cette affaire. Des démarches ont été entreprises afin que cette somme puisse être remboursée.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

La fondatrice de Bigarade, Geneviève Allard Lorange, en 2015, alors qu’elle venait de lancer son entreprise.

Geneviève Allard Lorange n’a pas voulu répondre aux questions de La Presse. Elle nous a renvoyée à Jean-François Pelletier-Chassé, qui se présente comme stratège consultant et nouveau directeur intérimaire chez Bigarade. Ce dernier rejette le blâme sur Dominic Gagnon, un entrepreneur qui s’était brièvement joint à l’entreprise au printemps dernier avec une équipe de 15 personnes afin de soutenir la croissance de l’entreprise et qui poursuit actuellement Bigarade et sa propriétaire pour près de 400 000 $, après s’être retiré.

« C’est Dominic Gagnon qui a signé cette entente-là au nom de Bigarade. L’annulation a été demandée par le CISSS suite aux appels de M. Gagnon. Ensuite, il est parti à la sauvette avec son équipe ». « On va être obligé de payer les gaffes de M. Gagnon », ajoute-t-il.

Joint par La Presse, M. Gagnon réfute ces allégations. Il affirme que le contrat a été signé avant son arrivée chez Bigarade et que des délais non respectés ont amené le CISSS à annuler la commande. Il a fourni à La Presse des courriels et documents appuyant ses dires, dont la convention de partenariat signée avec Bigarade, déposée en preuve dans la poursuite en cours, indiquant le CISSS de Montérégie-Ouest est «exclus de l'entente de partage de revenu» puisque l'entente a été conclue avant son arrivée.

Bigarade « en restructuration »

La page Facebook de Bigarade n’existe plus. Il est impossible de faire une transaction sur le site web. Quant au local du 3743, rue Saint-Catherine Est, sa façade est vide, et toute trace du nom « Bigarade » a été effacée.

Une visite sur les lieux, lundi, nous a permis de constater un local jonché de boîtes, certaines remplies de masques. Un homme qui se trouvait sur place a dit ignorer où se trouvait la propriétaire et a expliqué qu’il était en train de « sortir l’inventaire » du local.

M. Pelletier-Chassé a affirmé à La Presse que Bigarade était actuellement en « restructuration ».

On a mis l’entreprise sur pause quelques jours. Mme Geneviève [Allard] Lorange s’est entourée d’une équipe solide. […] Bigarade n’est pas fermée et ne fermera pas, elle est plus vivante que jamais.

Jean-François Pelletier-Chassé, nouveau directeur intérimaire chez Bigarade

Il affirme que toutes les commandes seront honorées.

En attendant, certains clients frustrés de ne pas obtenir de retour ont pu obtenir un remboursement en faisant une demande de rétrofacturation sur leur carte de crédit, dont Isabelle de Billy, qui avait commandé des masques à la fin avril.

« Mes demandes répétées par courriel ou Messenger ont toutes été sans réponse. J’ai demandé à ma compagnie de carte de crédit un remboursement. Heureusement, ça a marché pour moi. »

D’autres employés dénoncent

Le 26 juin, La Presse a révélé qu’en plus de faire l’objet d’une poursuite et de griefs quant aux délais de livraisons de ses masques, Bigarade était montrée du doigt par plusieurs ex-employés qui dénonçaient le traitement reçu au sein de l’entreprise.

> Lisez notre enquête sur Bigarade 

Des employés récemment chez Bigarade continuent d’abonder en ce sens. Bahia Mohamedi a été directrice générale pour Bigarade pendant un an et demi. « Elle refusait de rembourser les clients et les entreprises qui avaient commandé des masques. J’ai fait de l’insomnie, des malaises, des vomissements. Je ne voulais plus participer à cela », raconte la femme.

Elle dit s’être fait montrer la porte le 29 juin, avec d’autres employés de l’équipe de gestion, après avoir exprimé son désaccord envers le « comportement abusif » de sa patronne.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Ex-employée de Bigarade, Camille Goyette-Gingras a cofondé Coop Couturières Pop. Elle a dénoncé plusieurs fois par le passé les agissements et pratiques d’affaires de Bigarade.

Le 8 juillet, la police est intervenue au local de Bigarade. Camille Goyette-Gingras, cofondatrice de la Coop Couturière Pop et ex-couturière chez Bigarade, dit avoir été témoin d’une scène chaotique à son arrivée sur les lieux : « La pagaille était pognée dans l’atelier, la tension était palpable. Les policiers se trouvaient à l’intérieur. »

Des documents à signer, une entente de confidentialité, soutient Bigarade, semblent être au cœur du conflit. Selon nos informations, la quinzaine d’employés présents a refusé de signer et le groupe s’est fait mettre à la porte par la police sous la pluie battante. Certains réclamaient aussi leur paye.

« C’est moi qui ai demandé aux policiers de les sortir du local pour éviter d’envenimer la situation. Je suis désolé qu’il y ait eu une averse à ce moment-là », admet M. Pelletier-Chassé, qui soutient que les payes ont été remises aux employés qui sont revenus les chercher. Selon lui, personne n’a été congédié ce jour-là, sauf la directrice de production, sur qui il rejette la responsabilité de cette situation.

Plaintes à la CNESST

Selon nos informations, des plaintes auraient été déposées par des employés à la CNESST à la suite de ces deux évènements. Plusieurs ont été remplies le 8 juillet, avec l’aide du bureau du député d’Hochelaga-Maisonneuve, Alexandre Leduc. Mme Goyette-Gingras, qui a amené les employés expulsés se mettre à l’abri dans une entreprise du quartier, l’a alerté de la situation.

Joint par La Presse, M. Leduc confirme qu’un membre de son équipe a aidé les travailleurs à remplir des plaintes à la CNESST, « essentiellement des questions de salaires non versés ». « J’ai tellement été horrifié que nous avons décidé de mettre de l’énergie là-dessus afin de ne pas laisser ces employés seuls et sans réponse, dans une situation anxiogène. »