Laval lance une vaste consultation auprès des citoyens et des policiers afin de trouver des façons de lutter contre « le profilage racial et social » dans la deuxième ville du Québec pour le nombre d’immigrants accueillis. « Ce qu’on veut, c’est écouter », dit le chef de police Pierre Brochet en entrevue avec La Presse.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Dès le mois d’août prochain, une firme de consultants recueillera les témoignages des Lavallois sur leur sentiment de sécurité et leur vision du travail de la police dans l’île Jésus, notamment en ce qui concerne le traitement des minorités visibles ou des personnes itinérantes.

« On veut comprendre les citoyens, comprendre leurs attentes et leurs besoins », affirme M. Brochet. La consultation se tiendra alors que le mouvement Black Lives Matter, lancé aux États-Unis, provoque une remise en question des relations entre les policiers et les membres de minorités visibles. À Montréal, le SPVM a adopté une nouvelle politique sur les interpellations la semaine dernière, dans la foulée d’une étude qui révélait que les Noirs et les gens d’origine arabe étaient interpellés de façon disproportionnée par les policiers.

À Laval, une caravane de consultation aux couleurs de la Ville se déplacera dans les rues pour aller à la rencontre des gens et recueillir leurs commentaires. Des ateliers et des groupes de discussion virtuels seront aussi organisés, et un questionnaire sera mis en ligne afin que tout citoyen puisse y répondre.

« J’aimerais comparer la perception de la police pour la population en général et la perception spécifiquement chez les gens membres d’une minorité ethnoculturelle. Par exemple, si on réalise que les Noirs perçoivent la relation avec les policiers comme étant moins bonne, on pourra cibler nos actions pour s’améliorer », dit Pierre Brochet.

Maintenir l’engagement des policiers sur le terrain

En parallèle, les policiers seront consultés aussi sur leurs propres constatations et pistes de solution. « On ne les a pas oubliés dans la démarche. Je trouvais important de les consulter. Du côté de la gendarmerie, j’ai environ 200 policiers qui sont 24 heures sur 24 en lien avec la pluralité ethnoculturelle de notre ville, et ça amène plusieurs enjeux. »

Il va y avoir des forums pour asseoir les policiers et les citoyens ensemble, pour trouver des pistes de solution.

Pierre Brochet, chef du Service de police de Laval

Pierre Brochet tient absolument à maintenir l’engagement de ses policiers sur le terrain et à les impliquer dans l’évolution du service de police. Dans certaines grandes villes américaines, des chercheurs ont constaté qu’après des scandales de brutalité policière ou de profilage racial, certains policiers se désengageaient et cessaient d’intervenir sur le terrain pour se tenir loin des problèmes, abandonnant à leur sort des citoyens qui réclamaient tout simplement la même qualité de service qu’ailleurs. Un phénomène appelé « under-policing ».

Les policiers ne doivent donc pas cesser de faire des interpellations lors de leurs patrouilles, mais ils doivent le faire sans se baser sur des critères discriminatoires, dit M. Brochet. « Je vous donne un exemple : la nuit dernière, nos policiers ont interpellé un automobiliste pour conduite avec les facultés affaiblies, et ils ont saisi une arme de calibre .357 avec des balles. Il faut avoir des stratégies pour réduire et contrôler la criminalité, mais en gardant la confiance de la population », affirme M. Brochet.

À terme, le chef de police voudrait un rendez-vous périodique dans chaque quartier, par vidéoconférence, afin de maintenir un dialogue entre la population et les policiers de proximité. Pour lui, ce serait l’occasion de discuter des motifs d’insatisfaction et des besoins de chaque communauté. « Quand on envoie des messages généraux pour toute la ville, les gens peuvent se sentir moins concernés. Mais quand on parle d’un secteur plus restreint, c’est plus facile d’établir un dialogue », croit-il.

Même le maire de la ville, Marc Demers, qui a travaillé pendant 30 ans comme policier à Laval, a reconnu le mois dernier que le profilage racial existait bel et bien dans les rangs de son service de police et qu’il fallait le combattre. Il a toutefois insisté pour dire que le problème était loin d’avoir la même ampleur qu’aux États-Unis.

35 % de la population issue de l’immigration récente

« On ne prétend pas qu’il n’y a pas de lien de confiance avec la police en ce moment. Mais est-ce qu’il peut être renforcé ? Qu’est-ce qu’on fait de bien et de moins bien ? C’est ce qu’on veut savoir. On a pris l’engagement de devenir exemplaires en matière de prestation de service aux citoyens de toutes les classes et toutes les origines », renchérit le directeur général de la Ville de Laval, Jacques A. Ulysse.

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Jacques A. Ulysse, directeur général de la Ville de Laval

Ce dernier souligne que l’immense diversité de la population lavalloise force la Ville et la police à faire un effort supplémentaire pour lutter contre la discrimination.

« Actuellement à Laval, les gens nés à l’extérieur du pays, ou dont un parent ou un grand-parent est né à l’extérieur, ça représente 35 % de la population et ça augmente », dit-il.

« En ce moment, Laval est la deuxième ville d’accueil pour les populations qui viennent de l’extérieur, après Montréal. Et la population de Laval croît à un rythme exceptionnel », affirme le directeur général, qui collabore étroitement avec le service de police dans ce dossier.

Actuellement, on dénombre seulement trois ou quatre plaintes pour profilage racial contre la police de Laval chaque année, sur un total de plus de 150 000 interventions policières. Mais Pierre Brochet affirme vouloir regarder au-delà de ces chiffres. « Peut-être qu’il y a des gens qui se sentent lésés et qui ne dénoncent pas », dit-il.