L’enquêteur Baptiste Bombardier s’est rendu chez les parents de René Dupont, dans l’espoir de comprendre qui aurait pu lui en vouloir au point de l’assassiner pendant une vidéoconférence. Les parents éplorés le mettent sur une piste, celle de Julie, l’une des participantes à la vidéoconférence, qui aurait récemment reçu des menaces. Suite de notre polar estival.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Ce matin-là, Julie s’était réveillée tôt pour aller courir. Depuis le début du confinement, elle joggait presque tous les matins. Pour sortir de chez elle malgré les mots d’ordre des autorités en santé publique, pour se remettre les idées en place et brûler les dernières brumes du trop-plein de vin, de bière ou de LS Cream de la veille.

Pour mieux gérer ses angoisses.

Parce que toutes sortes d’angoisses ne quittaient plus la chercheuse depuis le procès de Bob Bigras, mais surtout depuis sa rencontre avec René dans le jury, dont elle était tombée amoureuse bien malgré elle. C’était lui qui l’avait convaincue, une femme dont l’enfance avait été particulièrement difficile, mais qu’on pourrait qualifier de « réussite de la DPJ », préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD de Laval, mère de famille, de retourner à l’université pour étudier les maths. « Tu as toujours eu des notes parfaites en maths, c’est ça, ton truc, lui avait-il dit. Pourquoi personne ne te l’a jamais dit ? Et puis les maths, c’est comme la poésie. C’est beau si on se donne la peine de s’y perdre. »

Il avait même évoqué alors son admiration pour le personnage de Lisbeth Salander, l’improbable hacker des romans suédois, génie de l’informatique, une comparaison qui, des années plus tard, prendrait tout son sens…

Facilement, en sept ans, elle avait enfilé trois diplômes, dont un postdoc au MIT, enceinte de son troisième, pour devenir chercheuse à l’Université Ville-Marie, avec une gang de génies vraiment excentriques qui lui avaient fait découvrir tant les vertus modérées de la SQDC et du micro-dosage que les paysages de la Gaspésie où ils faisaient chaque été des retraites créatives dans le bout de Barachois.

René les connaissait aussi, et n’était jamais loin de toute cette bande d’amis et collègues qui s’étaient donné comme mot d’ordre, entre autres choses, de toujours répondre « autre » ou « ne s’applique pas » quand on leur demandait leur origine ethnique, leur âge ou leur sexe.

Julie aimait être avec eux et se sentait bien avec ces gens qui s’enflammaient pour la recherche en intelligence artificielle et pour qui seuls le cœur et la tête comptaient. Tous s’étaient d’ailleurs fait tatouer un cerveau sur le poignet, là où on prend le pouls.

Mais avec René, c’était compliqué.

Peut-être qu’elle lui devait tout, pour sa carrière et donc sa santé mentale. Mais c’était tout sauf un amoureux relax et fiable.

En plus, il y avait son mari, Jean, un entrepreneur d’origine rwandaise parti de rien comme elle et devenu investisseur fortuné, grand amateur d’opéra, marathonien et cuisinier végétalien hors pair, qui, malgré son succès connu dans les affaires, se faisait quand même régulièrement demander comment il avait pu acheter sa Tesla S.

Julie courait d’habitude avec une ou deux amies, de grands moments de complicité meilleurs pour la santé que les 5 à 7, mais elle était seule ce matin-là, le matin où elle s’était fait bousculer, chose surprenante dans un monde sans proximité, par un piéton caché sous une cagoule rose fluo lui donnant un style Pussy Riot. C’est là qu’il en avait profité, à l’ancienne, pour glisser un message dans sa poche.

« Va donc voir sur Instagram si j’y suis. @bob_bigras »

Julie s’était mise à trembler en voyant le papier où les mots avaient été découpés dans de vieux magazines et collés comme on le faisait au siècle dernier.

Il y avait quelque chose de terrifiant dans la matérialité de la courte missive. Peut-être était-elle contaminée au virus ? Ou à autre chose ?

Sur Instagram, le compte en question était anodin. Des images de fêtes de famille floues avec des pick-up en arrière-plan, des gars trop musclés et trop bronzés accompagnés de ce que sa meilleure amie Sophie aurait appelé des « guédailles » aux jeans abondamment déchirés. Une étrange transparence et familiarité de la part du caïd.

Julie n’y comprenait rien jusqu’à ce qu’elle décide d’aller voir dans les « stories », ces messages éphémères qui ne durent que 24 heures. Là, on entendait une femme masquée façon corona, mais peut-être était-ce un homme — si elle n’avait pas été en panique, Julie se serait probablement autoreproché cette nécessité de classifier les genres —, dire : « Julie, on sait tout. Fait que écoute-nous. »

Pas question d’en parler à Jean, bien sûr.

À la police ?

Était-ce vraiment une menace ?

Appel à René, en vain. Prendre le téléphone pour parler ne faisait pas partie de ses habitudes. Il faisait des vidéoconférences. Répondait aux textos sur WhatsApp. Et encore. Mais la boîte vocale demeurait active.

« Regarde la story de @bob_bigras sur Instagram. C’est qui ? Ils savent quoi ? Nous ? Le projet ? L’autre projet ? Et puis Bigras, il est où ? Je ne comprends plus rien et j’ai peur. Est-ce qu’on en parle dans le Zoom tout à l’heure ? »

Quand René a-t-il écouté ce message ? Qu’en a-t-il fait ? On ne le saura jamais.

Ce qu’on sait, c’est que la rencontre Zoom a eu lieu, que René n’y a pas parlé de la « story » et de la menace, même s’il l’avait pourtant mentionnée plus tôt à ses parents et que ça s’était fini dans le sang.

Et que Louise, l’autre jurée, la médecin qui était elle aussi dans cette réunion vidéo, ne devait pas être particulièrement stressée ce jour-là parce qu’elle a commencé en faisant une saisie d’écran de toute la galerie de participants, histoire d’avoir une nouvelle image de René à mettre en secret dans son téléphone, mais aussi d’inspecter de plus près l’état de sa repousse capillaire, qui paraissait particulièrement malheureuse sur son iPad malgré de multiples tentatives de teinture maison.

Toute une image !

Grâce à un outil d’analyse développé par Elephant AI, et aidé par Julie, l’enquêteur Baptiste Bombardier y trouverait finalement un premier indice clé pour élucider le meurtre de René Dupont.

> Vous pouvez relire les chapitres précédents ici