On décrit souvent comme un « bûcher » les vagues de dénonciations publiques de violences sexuelles dans les réseaux sociaux.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

Définition de « bûcher » : « Amas de bois sur lequel on brûlait les condamnés au supplice du feu ; le supplice lui-même. »

Nous en sommes à la troisième vague. Certains diront le troisième bûcher. En 2014, il y a eu le mouvement #agressionnondénoncée, dans la foulée de l’affaire Ghomeshi. En 2017, il y a le mouvement #moiaussi dans la foulée de l’affaire Weinstein. En 2020, ce nouveau mouvement dans les réseaux sociaux.

J’ai suivi de près ces enjeux depuis six ans. J’ai reçu au fil des ans une avalanche de confidences et de témoignages de victimes à faire hurler. Certaines qui disaient : c’est la première fois que j’en parle. D’autres qui en avaient parlé, mais n’avaient pas été crues. D’autres encore qui avaient été crues, mais n’ont pas obtenu justice pour autant.

Au fil des ans, j’ai parlé à des accusatrices et des accusés, des témoins, des employeurs, des personnes en autorité, des enquêteurs, des juristes, des experts. Je ne dis pas que c’est merveilleux, les dénonciations sur les réseaux sociaux. Je ne dis pas que ça n’entraîne aucun dérapage.

Mais ce que des années de réflexion et de couverture de ces enjeux m’ont appris, c’est que, pour l’heure, le bûcher n’est pas celui que l’on pense. J’ai vu trop de victimes — des femmes pour la plupart — subir le supplice du silence et du feu.

Je pense à celles qui, après un viol, ont déposé une plainte à la police en bonne et due forme, mais à qui on a fini par dire « on vous croit, mais… »

On vous croit, mais on n’arrivera pas à le démontrer et à obtenir une condamnation. On vous croit, mais, comme ça s’est produit dans un autre pays, on ne peut rien faire. On vous croit, mais à cause d’une erreur de procédures, on ne peut pas aller plus loin. Elles cherchaient justice. Elles ne l’ont pas obtenue.

Je pense à des étudiantes qui ont pris leur courage à deux mains pour dénoncer un professeur harceleur en utilisant les « voies officielles » et qui se sont butées à un système opaque, plus préoccupé par son image que par les dérapages qu’il a tolérés.

À celles à qui on a dit, après une enquête interne : « Vous avez eu raison de vous plaindre, mais… » On ne peut pas faire grand-chose. Ou on vous promet de faire quelque chose, mais on ne peut pas vous dire quoi…

Je pense à celles qui ont été forcées d’abandonner leurs études ou leur emploi. Qui ont été punies pour avoir refusé des avances. Qui ont été abandonnées par un entourage qui pratique l’aveuglement volontaire. Qui ont sombré dans la dépression.

Je pense à celles qui m’ont confié, la voix et la vie brisée : « Pour moi, c’est trop tard. En parlant, j’ai tout à perdre et rien à gagner. Mais je parle en espérant mettre en garde les autres. »

Je pense à celles pour qui chaque nouvelle vague de dénonciations éveille des souvenirs traumatiques. Cauchemars, insomnie, crises de panique…

Je pense à celles qui, contrairement à leur agresseur, ont écopé de sanctions très lourdes dans leur vie alors que ce sont elles les victimes. Je pense à celles qui ont trop honte d’en parler, intériorisant le discours voulant qu’elles soient à blâmer pour ce qui leur est arrivé. Celles à qui on a dit qu’elles l’ont cherché. Comme si on pouvait chercher à être humiliées, harcelées, agressées, démolies.

Ce bûcher-là, aussi immense soit-il, est le plus souvent invisible. Mais il n’en est pas moins dévastateur.

On aimerait croire qu’il s’agit d’une série de cas isolés ou de simples histoires « intimes » qui ont mal fini. Mais tout indique que l’on est devant quelque chose de plus grave, de plus profond. Quelque chose qu’on peut appeler la « culture du viol ». Non, ça ne veut pas dire que tous les hommes sont de violeurs et toutes les femmes, des victimes. Ça veut plutôt dire qu’il y a un contexte (organisationnel, politique, social) qui permet de banaliser les violences sexuelles, en minimiser les conséquences, déresponsabiliser les agresseurs et blâmer les victimes. Si tel n’était pas le cas, comment expliquer que pratiquement toutes les femmes autour de vous à qui vous poserez la question vous diront avoir déjà vécu du harcèlement ou une agression ?

Loin de moi l’idée de penser que notre système de justice a tout faux ou ne peut rien pour celles qui y font appel. Mais ce que nous disent de nombreuses victimes, c’est qu’il faut de toute urgence faire mieux si on veut rétablir la confiance dans le système et, plus largement, enrayer les violences sexuelles.

Un pas important a déjà été fait avec la mise en place d’un comité transpartisan à Québec qui, dans la foulée de #moiaussi, a entendu le cri du cœur des victimes et tenté de proposer des solutions à la hauteur de leur courage. Cela a donné lieu à la mise en place de services juridiques gratuits chez Juripop pour les personnes qui ont vécu du harcèlement au travail ou des violences sexuelles ou en ont été témoins. On attend aussi le rapport d’un comité d’experts chargé de voir comment mieux accompagner des victimes d’agression sexuelle et de violence conjugale.

Au gré des différentes vagues de dénonciations, la parole se libère et des choses bougent. La culture du silence et de l’impunité est ébranlée. Mais ce que les dernières années nous ont aussi appris, c’est qu’il est illusoire de penser que la réponse au mouvement #moiaussi ne peut être que judiciaire. Cette réponse, elle appartient à la société dans son ensemble (famille, école, milieu d’études et de travail…).

Informer les victimes de ce qu’elles peuvent faire en cas d’agression, c’est très bien. Éduquer à l’égalité et au consentement pour qu’il n’y ait pas d’agression, c’est tout aussi urgent. Pour qu’aucune victime n’ait à subir le supplice du feu.