On sait désormais ce qui unit les huit participants à cette vidéoconférence Zoom, qui s’est terminée par un meurtre. Les participants étaient tous des jurés au procès du truand Bob Bigras, que l’enquêteur Baptiste Bombardier avait réussi à arrêter pendant l’opération Julep. Mais pourquoi cette réunion s’est-elle si mal terminée pour l’ex-président du jury, René Dupont ? Suite de notre polar estival.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

« Chaque assassin est probablement le vieil ami de quelqu’un. » René Dupont a lu cette phrase intrigante, graffitée sur le mur de l’écocentre de La Petite-Patrie. Il s’était levé tôt et, avant qu’elle ne soit encombrée, il s’était engagé sur la piste des Carrières, en face de chez lui. Il avait ensuite emprunté l’avenue Christophe-Colomb vers le nord, jusqu’au boulevard Gouin. Un petit décrassage matinal pour chasser le spleen et le stress, le long de la rivière des Prairies.

Le confinement lui avait donné l’espoir d’une plus grande liberté, de temps et de mouvements. Ce n’était qu’un leurre. Lui qui avait l’habitude de rester au bureau tous les soirs jusqu’à 20 h travaillait désormais chez lui jusqu’à minuit. Casanier de nature, il n’imaginait pas que les locaux ultramodernes et impersonnels d’Elephant AI, à un jet de pierre de son appartement, finiraient par lui manquer. Mais il devait se rendre à l’évidence. Il s’agissait de son milieu de vie. Le seul endroit où il avait des contacts directs et répétés avec d’autres êtres humains, où il s’autorisait à prendre une bière avec des collègues, dans les poufs ergonomiques d’une salle aux allures de bar d’hôtel.

Dupont avait beau être satisfait, depuis le début de la pandémie, du service de livraison à domicile des paniers bios des fermes Frula — qui le dispensaient de faire ses courses au marché Jean-Talon en risquant une infection virale —, il rêvait du gargantuesque bar à salades du bureau et du chef qui préparait tous les jours son dîner.

Des bonzes de la Silicon Valley avaient investi l’année précédente quelque 200 millions dans l’édifice d’Elephant AI, qui avait été entièrement rénové. Un tel prix d’achat au pied carré n’avait jamais été observé à l’extérieur des tours de bureaux les plus modernes du centre-ville. Le même bâtiment avait été acquis pour à peine 15 millions, cinq ans plus tôt. Avant que le Mile-Ex ne devienne un « hub » de l’intelligence artificielle, comme on dit à San Francisco.

Aussi, quantité de spéculateurs immobiliers espéraient toucher le gros lot en vendant à fort prix leurs vieilles usines désaffectées aux plus offrants. Anticipant la flambée immobilière, René avait investi l’essentiel de ses économies il y a quelques années dans un édifice commercial mal entretenu du quartier, où logeait un distributeur de films indépendants. Avec deux associés, ils avaient payé ce grand local rubis sur l’ongle. Ils s’apprêtaient d’ailleurs à le revendre à un mystérieux acheteur, pour dix fois le prix, lorsque la pandémie a tout remis en question…

Pendant qu’il terminait ses études doctorales à l’Université McGill, Dupont avait rapidement gravi les échelons de l’entreprise. En 2016, il avait été promu directeur de l’architecture. Sa propre mère ne comprenait pas que son travail n’avait rien à voir avec les structures du bâtiment d’Elephant AI, mais avec celles de son système informatique. Il était le plus jeune cadre d’une entreprise en pleine expansion, qui comptait plusieurs centaines d’employés. Son salaire était à l’avenant. Il louait un loft dans la rue Saint-Urbain, ne sortait presque jamais, sauf pour rouler. Ses besoins étaient comblés. Ses responsabilités, en revanche, avaient fini par lui peser.

Les attentes, comme l’obligation de performance, étaient énormes chez Elephant AI, une entreprise soutenue par des centaines de millions de dollars d’investissements publics et privés. Depuis le début de la pandémie, l’équipe de René avait concentré tous ses efforts dans une application mobile de traçage de données de personnes infectées à la COVID-19. Dès que la nouvelle a été médiatisée, une vague de théories du complot s’est déclenchée dans les réseaux sociaux.

Un ancien animateur d’émission animalière à TQS, Claude Brazeau, adepte de conspirations liées à la vaccination, a déclaré sur Twitter qu’« AI est l’éléphant dans la pièce ». Luc Laurier, un comédien obsédé par la technologie sans fil 5G, vedette il y a 12 ans du long métrage Furieusement dangereux 2 (fortement inspiré d’une série de films à succès hollywoodiens), a quant à lui fait remarquer sur Facebook, en les encerclant au feutre rouge, qu’il y avait cinq consonnes dans le mot Elephant… L’indignation des conspirationnistes a pris une telle ampleur et une telle virulence que le contentieux d’Elephant AI a envisagé une poursuite pour incitation à la haine contre la tête dirigeante du mouvement Fêlé-Québec, une certaine Cossette Strudel.

René Dupont n’en avait cure. Il trouvait ces théories du complot ridicules. Il était convaincu, cependant, que l’entreprise qu’il avait contribué à bâtir profitait du prétexte de la pandémie et de ses contrecoups financiers pour mettre à pied des dizaines d’employés, dont près d’une centaine sous sa houlette. « L’occasion fait le larron », se disait-il, cynique. Il avait lui-même eu à faire le sale boulot des congédiements à la chaîne, par Zoom, accompagné d’une responsable des ressources humaines qui n’avait soufflé mot.

Certains de ses employés étaient restés interdits, tétanisés ; quelques-uns avaient pleuré. René, d’un naturel taciturne et inébranlable, allergique aux états d’âme, avait été secoué par un tel condensé d’émotions. Il était le messager de mauvaises nouvelles et la cible sur laquelle on projetait son désarroi. Hristo, jeune trentenaire arrivé à 7 ans de la Bulgarie, un as du codage, « une machine », n’a pu contenir sa colère. « T’es rien qu’un hostie d’hypocrite ! Si je te croise dans la rue… », a-t-il vociféré à l’endroit de René.

Ce fut la goutte qui fit déborder le vase. C’était décidé. Dupont allait accepter l’offre de ses copains d’université, Nasrine et Simon, et se « partir en affaires ». Depuis le temps qu’ils en parlaient. Ils avaient déjà tâté l’intérêt d’importants investisseurs. Le filon qu’ils avaient l’intention d’exploiter, avec leur expertise en intelligence artificielle et en services financiers, était extrêmement prometteur.

Le vendredi 27 mars, René Dupont a remis sa démission chez Elephant AI. Le dimanche 29 mars, il a donné rendez-vous, à 6 h 30, à Nasrine et Simon dans le stationnement vide du Home Depot (on n’est jamais trop prudent avec l’espionnage commercial). Le mercredi 1er avril, à 18 h, il était mort. Ce n’était pas un canular.

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