On a finalement identifié la victime du crime que l’enquêteur Bombardier et sa partenaire Angele Jones sont chargés de résoudre : René Dupont, docteur en informatique, employé par une grosse boîte d’intelligence artificielle. Mais pourquoi l’a-t-on tiré à bout portant lors d’une vidéoconférence à laquelle assistaient sept autres personnes ? Suite de notre polar estival.

Chantal Guy Chantal Guy
La Presse

Le procès de Bob « Big » Bigras, Baptiste Bombardier s’en rappelait malheureusement trop bien. Il avait été au cœur de l’opération Julep qui avait mené à l’arrestation du caïd, ainsi qu’à celle d’une dizaine d’autres motards criminalisés. Mais le gros morceau, ou plutôt le « big » morceau comme ses collègues et lui disaient, c’était Bob Bigras, soupçonné d’être à la tête d’une organisation spécialisée dans le blanchiment d’argent à très grande échelle. Baptiste Bombardier affichait alors la cinquantaine avancée, mais puissante du fait de ses connaissances approfondies du monde interlope. Pour tout dire, il se sentait au top. Et à la pensée de cette vision qu’il avait de lui-même à cette époque, un sentiment mêlé de nostalgie et de colère monta en lui. Le chat choisit ce moment pour appuyer ses pattes imbibées de sang sur son pantalon, et il l’envoya valser d’un geste brusque du pied.

– Dégage !

La sergente-détective Angele Jones le regarda d’un air méprisant.

– On ne sait pas si le gars avait la COVID-19, se reprit-il, un peu penaud. Ou même le chat.

– Ça m’étonnerait, parce que les témoins m’ont confirmé que René Dupont n’a pas quitté son loft depuis le début du confinement, sauf pour faire du vélo. Un grand hypocondriaque, à ce qu’il paraît. Il commandait tout en ligne, en bon geek. Et les animaux ne sont pas des vecteurs, Bombardier, pas besoin de te défouler dessus.

Il grogna une réponse inaudible et replongea dans ses souvenirs, pendant que Jones continuait de scruter le loft et de répondre à des appels.

L’opération Julep, il en était persuadé aujourd’hui, avait marqué le début de son déclin. Cette affaire aux ramifications complexes, qui s’était terminée en queue de poisson avec l’acquittement de Bigras, faute de preuves, demandait de nouvelles compétences et avait confirmé l’avènement d’un autre type d’enquêteurs qui passaient leur vie devant des ordinateurs et non sur le terrain comme lui. Bob « Big » Bigras était un criminel investisseur, notamment dans les startups, et brassait probablement des transactions jusque dans le Dark Web, qui demeurait un mystère pour Baptiste Bombardier, incapable de seulement mettre à jour sa page Facebook que, de toute façon, il utilisait seulement pour parler en vidéo à sa fille Émilie. Elle travaillait à San José, en Californie, et riait d’ailleurs souvent de ce côté techno-nul.

Mais l’instinct. Lui, c’est ce qu’il avait, au contraire de ces jeunes flics toujours le nez sur leurs cellulaires. Et il savait que Bigras, cette brute épaisse qui ne connaissait que la loi de la rue, un as pour les règlements de compte et le règne de terreur, n’avait pas la fibre entrepreneuriale et devait même encore compter sur ses doigts. Il n’était qu’un « front », haut dans la hiérarchie, certes, mais la vraie tête pensante de ses affaires demeurait inconnue. Il y avait eu des rumeurs voulant que des membres du jury aient été soit achetés, soit terrorisés, ce qui était du Bigras tout craché.

Quant à René Dupont, qui gisait toujours sur le plancher, il ne pouvait lui en vouloir, et pas parce qu’il était mort. Ses questions hyper pointues en tant que président du jury lors du procès avaient donné des maux de tête à tout le monde, et surtout au juge. Il était apparu en tout cas comme quelqu’un qui prenait vraiment à cœur l’exercice de la justice, tout autant qu’un nerd incollable. À ce moment-là, Baptiste se dit qu’il n’y avait pas que les sept personnes dans la réunion Zoom qui devaient être interrogées, mais aussi les quatre autres membres du jury de douze lors de ce procès, sans savoir encore si les douze étaient restés en contact, ou seulement huit d’entre eux (si on incluait Dupont). Et c’était curieux, ça, que des jurés conservent des liens aussi longtemps après une cause somme toute très ennuyeuse pour le grand public, au contraire d’un procès pour meurtre crapuleux.

Jones revint vers Bombardier, avec ce regard qui dit « j’ai de nouvelles informations ».

– L’employeur de Dupont nous apprend qu’il avait récemment remis sa démission chez Elephant AI. Il s’apprêtait à lancer sa propre startup basée sur une nouvelle technologie, Blockbit, qui pousse plus loin, au moyen de l’AI, la surveillance du blanchiment d’argent dans le réseau international des banques. Il avait réussi à amasser un important fonds d’investissement, à ce qu’on me dit, auprès de divers gens d’affaires.

– Intéressant.

– Mais ce n’est pas tout. Nous avons demandé les informations de l’entreprise qu’il venait d’enregistrer et, dans les investisseurs, on retrouve une compagnie à numéros qui appartient à nul autre que... Bob Bigras.

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