Après une semaine de controverse, l’organisme de bienfaisance WE Charity s’est retiré de la gestion du programme fédéral de Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant de 900 millions de dollars que lui avait confié Ottawa. Le premier ministre Trudeau a fait l’objet de nombreuses critiques à cause de ses liens avec l’organisation, poussant le commissariat aux conflits d’intérêts à ouvrir une enquête. WE Charity a aussi été accusé d’abus de pouvoir et de racisme. Retour sur cette affaire.

Gabrielle Duchaine Gabrielle Duchaine
La Presse

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Qu’est-ce que WE Charity ?

Les médias ont souvent parlé d’eux comme des « rock stars » de la bienfaisance. Nés en Ontario, les frères Craig et Marc Kielburger ont fondé WE Charity, Mouvement UNIS en français, il y a bientôt 25 ans alors qu’ils étaient encore adolescents. Craig avait 12 ans. L’histoire d’un enfant pakistanais assassiné alors qu’il luttait pour ses droits l’a marqué au point où il est devenu militant. Les frères Kielburger accumulent les distinctions et les doctorats honorifiques. UNIS, désormais international, vient en aide aux enfants de diverses manières, tant dans les pays défavorisés que dans les écoles occidentales. Une des forces de l’organisation : les supervedettes avec lesquelles elle est associée.

PHOTO NATHAN DENETTE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le prince Harry lors d’un évènement de We Charity, le 28 septembre 2017 à Toronto

Oprah Winfrey, le prince Harry et Meghan Markle, Whoopi Goldberg, David Suzuki. Les Journées UNIS remplissent des stades où des jeunes viennent écouter des vedettes, des sportifs et des militants parler de changement. Le premier ministre Trudeau, sa femme, Sophie Grégoire Trudeau, et sa mère, Margaret, ont déjà participé à de tels évènements.

Quelle mission Ottawa lui avait-il confiée ?

Ottawa avait demandé à l’organisme de gérer un nouveau programme de 900 millions destiné à aider les étudiants pendant la pandémie de COVID-19. La bourse offre aux étudiants admissibles jusqu’à 5000 $ en échange de bénévolat auprès d’organisations à but non lucratif, aidant à amortir l’impact de la crise sanitaire. Les partis de l’opposition ont déploré que le gouvernement « sous-traite » la gestion du programme. En conférence de presse cette semaine, le premier ministre a allégué que Mouvement UNIS était « la meilleure et la seule » organisation capable d’administrer un tel programme. Il a aussi affirmé que ce n’était pas son cabinet qui avait fait le choix du gestionnaire, mais bien les fonctionnaires de l’État. Selon le National Post, un des fondateurs, Marc Kielburger, aurait plutôt affirmé avoir reçu un appel directement du bureau de M. Trudeau. L’organisme s’est par la suite rétracté.

D’où la controverse vient-elle ?

La famille Trudeau a souvent été associée au Mouvement UNIS. Sophie Grégoire Trudeau est même décrite sur le site de l’organisme comme une ambassadrice de son volet bien-être. Elle anime d’ailleurs une baladoémission sur le sujet.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Sophie Grégoire Trudeau et Justin Trudeau sont des habitués des Journées UNIS.

Le premier ministre est apparu sur la scène des Journées UNIS, tout comme sa mère, Margaret. Lorsque le gouvernement a annoncé le 25 juin que le groupe gérerait le programme de bourse, beaucoup ont crié au conflit d’intérêts. Le Parti conservateur a demandé une enquête à la vérificatrice générale, sur le choix de l’organisation. Vendredi, le commissaire aux conflits d’intérêts, Mario Dion, a annoncé qu’il enquêterait sur le dossier. Dans des lettres transmises au député conservateur Michael Barrett et à son collègue néo-démocrate Charlie Angus, M.  Dion indique qu’il tentera de déterminer si le premier ministre a contrevenu à des articles de la Loi sur les conflits d’intérêts, notamment à celui qui interdit à tout titulaire de charge publique de participer à la prise d’une décision « s’il sait ou devrait raisonnablement savoir que, en prenant cette décision, il pourrait se trouver en situation de conflit d’intérêts ». Vendredi, M.  Trudeau a défendu l’engagement de sa famille avec l’organisme. « Ça fait des années que je m’implique auprès des jeunes. […] L’organisme UNIS va avoir des réflexions et des décisions par rapport à ce qu’ils vont faire dans les prochaines années. Moi et ma famille allons continuer d’appuyer des œuvres qui ont un impact positif. »

Qu’en est-il des allégations d’abus de pouvoir et de racisme ?

Déjà dans la tourmente, UNIS s’est retrouvé cette semaine avec des accusations d’abus de pouvoir et de racisme de la part de quelque 200 employés. Mercredi, une pétition a été mise en ligne pour mettre en lumière les abus allégués par ces employés. La lettre, adressée au conseil d’administration, a été signée par 150 anciens employés et 50 personnes travaillant actuellement pour l’organisme. L’organisme a répondu en diffusant sur son site web une lettre d’excuse signée par des membres de la haute direction, des membres du conseil d’administration ainsi que les cofondateurs. Ils disent que des mesures seront mises en place pour s’assurer que l’organisation soit plus inclusive et diversifiée. Signe de l’instabilité qui règne, de nombreux dirigeants avaient claqué la porte au printemps peu de temps avant que l’organisme obtienne la gestion du contrat de 900 millions du gouvernement fédéral.

Comment UNIS explique-t-il son retrait du projet ?

Les cofondateurs en ont fait l’annonce vendredi matin par communiqué, indiquant avoir pris la décision de se retirer conjointement avec Ottawa, « à contrecœur » en raison de la controverse incessante.

PHOTO CHRISTOPHER KATSAROV, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Craig et Marc Kielburger, cofondateurs de WE Charity

« Dès l’annonce, le programme a été plongé dans la controverse. Des questions ont été posées au sujet de l’origine du programme, les motivations pour déléguer les opérations du programme et le choix de WE Charity. […] Notre crainte était que de continuer ainsi affecterait le programme. Les conséquences seraient ainsi négatives pour les étudiants », lit-on. En point de presse vendredi, Justin Trudeau a été talonné par les journalistes sur cette affaire. « La façon dont tout ça s’est déroulé, c’est décevant. […] Ils ont décidé que ce n’était plus dans leur intérêt de livrer ce programme pour le gouvernement et on les appuie dans leur décision. […] On va s’assurer que les jeunes puissent continuer de s’impliquer », a-t-il expliqué. L’organisme WE avait déjà reçu plus de 35 000 demandes d’étudiants prêts à faire du bénévolat cet été pour obtenir une bourse de 1000 à 5000 dollars.