Les services de renseignement canadiens ont récemment demandé à la GRC d’avertir deux dissidents saoudiens réfugiés au Canada que leur vie pourrait être menacée par l’entourage du prince héritier de l’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane. L’un des exilés visés par les menaces habite en Estrie.

Vincent Larouche Vincent Larouche
La Presse

Daniel Renaud Daniel Renaud
La Presse

Selon ce qu’a pu confirmer La Presse d’une source bien au fait du dossier, c’est le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) qui a obtenu des informations selon lesquelles les deux dissidents pourraient être en danger, même s’ils demeurent au Canada.

L’organisme a ensuite demandé aux policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) d’entrer en contact avec les deux personnes pour les mettre au courant de la menace.

L’une des cibles de cette menace alléguée est Omar Abdulaziz, un étudiant aux cycles supérieurs en science politique de l’Université Bishop’s, en Estrie. M. Abdulaziz n’a pas répondu aux messages de La Presse, mais il a confirmé en entrevue au quotidien britannique The Guardian qu’il a été avisé du danger par les policiers.

Ceux-ci lui ont apparemment confirmé que la menace émane de l’entourage du prince Mohammed ben Salmane, alias « MBS », le nouvel homme fort du régime saoudien.

MBS et son groupe, ou je ne sais pas, son équipe, ils veulent me faire du mal. Ils veulent faire quelque chose, mais je ne sais pas si c’est un assassinat, un enlèvement, je ne sais pas.

Omar Abdulaziz en entrevue au journal The Guardian

Dans la même entrevue, le résidant de l’Estrie a dit que cette menace le réjouit puisqu’elle confirme qu’il dérange le prince héritier. L’avocat du dissident, Alaa Mahajna, a confié au Guardian que la GRC a parlé à son client de menaces « sérieuses » contre sa vie, relayées avec un sentiment d’urgence et la suggestion de prendre des précautions spéciales.

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Le prince héritier Mohammed ben Salmane

Téléphone piraté

Arrivé au Québec en 2009 pour ses études, Omar Abdulaziz a commencé à critiquer le régime saoudien sur les réseaux sociaux, notamment en ce qui a trait au non-respect des droits de la personne dans la monarchie du golfe Persique. Très influent, il a aujourd’hui un demi-million d’abonnés sur Twitter.

Il a souvent raconté avoir été victime de harcèlement à la suite de ses prises de position et a obtenu le statut de réfugié au Canada en 2014.

Omar Abdulaziz collaborait avec Jamal Khashoggi, le journaliste assassiné et découpé en morceaux dans l’ambassade de l’Arabie saoudite en Turquie en 2018.

PHOTO MOHAMMED AL-SHAIKH, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Jamal Khashoggi en 2014

La même année, un rapport du laboratoire Citizen Lab de l’Université de Toronto concluait que le téléphone de M. Abdulaziz avait « très probablement » été piraté par les autorités d’Arabie saoudite avant le meurtre de Jamal Khashoggi.

M. Abdulaziz a déjà déclaré que deux émissaires du gouvernement saoudien sont venus le rencontrer à Montréal pendant plusieurs heures, quelques mois avant la mort de Khashoggi. Ils auraient déclaré avoir été envoyés par le prince héritier et lui auraient demandé de venir à l’ambassade de l’Arabie saoudite à Ottawa, ce qu’il a refusé de faire.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Omar Abdulaziz dit avoir reçu la visite d'agents saoudiens à Montréal quelques mois avant la mort de Jamal Khashoggi.

L’an dernier, des accusations criminelles ont été déposées aux États-Unis contre deux anciens employés de Twitter, pour avoir aidé les autorités saoudiennes à accéder aux informations personnelles de dissidents, dont M. Abdulaziz.

Une autre cible hors du Québec

Une source policière a confirmé à La Presse que l’Équipe intégrée de la sécurité nationale de la GRC située à Montréal a enquêté sur l’ingérence saoudienne au Canada après avoir appris que le téléphone de M. Abdulaziz aurait été piraté. Cette enquête n’a mené à aucune accusation criminelle.

On ignore pour le moment qui est le deuxième dissident prévenu par la GRC d’un risque pour sa sécurité, mais selon nos informations, celui-ci se trouverait à l’extérieur du Québec.

Invitée à commenter l’affaire, l’ambassade de l’Arabie saoudite au Canada n’a pas répondu à un message de La Presse lundi.