Les Canadiens qui accusent le pesticide Roundup d’être à l’origine de leur cancer pourraient bientôt voir la couleur d’une compensation financière pour leurs maux terribles. Un montant de 10 milliards de dollars annoncé par Bayer, mercredi, pour indemniser des milliers de plaignants américains dans la saga mondiale concernant le pesticide Roundup de Monsanto donne l’espoir d’un règlement rapide au Canada, où des actions collectives ont aussi été entreprises contre le géant allemand.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

« Comme ils ont un règlement aux États-Unis, ça leur donnera peut-être l’élan et l’appétit de régler ailleurs », déclare MAnthony Merchant, fondateur de Merchant Law Group, la firme saskatchewanaise qui mène l’une des trois actions collectives au Canada.

« Si on parvient à une entente, on parle d’un règlement dans les trois ou quatre prochains mois. Sinon, c’est une question d’années », estime avec optimisme l’avocat expérimenté en actions collectives, qui dit être en « contact permanent » avec l’autre partie.

Une entente à l’amiable est souhaitable ici aussi, a expliqué MMerchant, joint par La Presse en Saskatchewan. Un tel règlement raccourcirait considérablement les délais ; un élément non négligeable, considérant que de nombreux plaignants sont atteints de maladies graves, voire mortelles. L’avocat qui mène l’action collective au Québec de même que la firme qui représente les plaignants ontariens sont du même avis.

« Le règlement d’une action collective, approuvé par la Cour, est souvent la meilleure solution pour l’ensemble des parties », a dit par courriel MMarie-Pier Smith, représentante de Me Éric Lemay, qui a déposé l’action collective au Québec.

« Un règlement est toujours préférable à un procès », seconde Chelsea Smith, représentante du cabinet d’avocats McKenzie Lake Lawyers, qui a déposé le recours en Ontario.

« De nombreuses années s’écouleraient avant la fin d’un procès et, dans ce litige particulier, de nombreuses personnes qui ont développé des maladies décéderaient avant la fin du processus », a-t-elle souligné.

MMerchant partage aussi son inquiétude quant à la viabilité de l’entreprise, visée par des milliers de poursuites, principalement en Amérique et en Europe.

Responsabilité inavouée

Bayer, qui a acquis Monsanto il y a deux ans, a annoncé mercredi qu’elle paierait jusqu’à 10,9 milliards pour indemniser des milliers de plaignants américains et résoudre plus de 100 000 litiges. La majorité de ces litiges sont liés au Roundup, pesticide à base de glyphosate commercialisé par sa filiale Monsanto et classé en 2015 « cancérigène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), instance de l’Organisation mondiale de la santé.

Cet accord « mettra un terme à environ 75 % des litiges » impliquant le Roundup, « qui concernent environ 125 000 plaintes au total », qu’elles aient ou non été enregistrées par les tribunaux, a déclaré Bayer dans un communiqué mercredi soir. Les plaignants américains accusent ce pesticide d’avoir causé le cancer dont ils souffrent.

Le géant allemand se détache toutefois de toute responsabilité, précisant que ces accords « ne contiennent aucune reconnaissance de responsabilité ou de faute ».

L’an dernier, Bayer avait d’ailleurs fait parvenir une déclaration écrite à La Presse dans le cadre d’une enquête sur les maladies liées aux pesticides. Bayer Canada soutenait que les herbicides à base de glyphosate étaient utilisés en toute innocuité depuis plus de 40 ans et qu’ils étaient approuvés dans plus de 160 pays. « Nous compatissons beaucoup avec les plaignants, mais les herbicides à base de glyphosate ne sont pas la cause de leur maladie, et nous entendons défendre vigoureusement nos produits. Le glyphosate a beaucoup été étudié par des scientifiques et des autorités réglementaires du monde entier, et les résultats des recherches confirment qu’il n’est pas carcinogène. »

Mercredi, le président du directoire de Bayer, Werner Baumann, a déclaré dans un communiqué que cet accord « intervient au bon moment pour que Bayer mette fin à une longue période d’incertitude », et qu’il était « financièrement raisonnable par rapport aux risques financiers importants qu’impliquerait un contentieux courant sur plusieurs années ».

Les détails de l’entente conclue aux États-Unis sont inconnus. Ce qui ne permet pas d’évaluer, selon l’instigateur de l’action collective au Canada, MAnthony Merchant, s’il s’agit d’une entente satisfaisante ou pas.

« Dans les faits, ça semble une très grosse somme d’argent. Mais on parle de maladies incurables et mortelles. Il y a plusieurs catégories de compensations possibles, et on ne sait pas de laquelle il s’agit actuellement », soulève-t-il. « L’une de nos préoccupations, c’est que les gens aient rapidement l’argent entre les mains à cause de leur état de santé. […] Les compagnies le savent et c’est pour ça qu’elles négocient pour payer moins », dit MMerchant.

« Mais, ça demeure une bonne nouvelle pour les Canadiens. La bataille n’est pas gagnée, mais c’est une autre étape dans la reconnaissance des dangers que ce produit représente », estime-t-il.

— Avec l’Agence France-Presse