Le racisme est « une forme d’allergie mentale », et les rangs des forces policières du Québec n’en sont pas exempts, explique Gabriel Bazin, vice-président de la Ligue des Noirs du Québec. La Presse lui a parlé.

Nicolas Bérubé Nicolas Bérubé
La Presse

Q. Comment vivez-vous les évènements des derniers jours ?

R. Je sympathise avec le ras-le-bol collectif qui est exprimé. J’éprouve aussi une certaine inquiétude. On voit qu’ils ont arrêté [des milliers de] personnes aux États-Unis au cours des derniers jours. Il y a une grande colère. Il faut y penser sérieusement. Les autorités doivent prendre les devants. Aussi bien les autorités municipales, provinciales, fédérales. Il faut en prendre conscience, parce que ça peut déborder n’importe quand. La marmite, elle est pleine. Il n’y a pas de passivité. Les gens sont réveillés. Ils demandent justice, car une injustice n’importe où est une injustice partout.

À Montréal, nous avons eu Anthony Griffin, Alain Magloire et bien d’autres… Nous avons des cas chez nous. Il faut avoir la lucidité pour voir que ça se passe ici aussi.

Q. L’an dernier, la Ligue des Noirs a intenté une poursuite de 4 millions de dollars pour profilage racial. Où en sont les choses en ce moment ?

R. C’est présentement en examen par un juge. Ce qu’on reproche au SPVM [Service de police de la Ville de Montréal], c’est de pratiquer la discrimination, c’est de faire deux poids, deux mesures. Quand il s’agit d’une personne non blanche, la police peut être violente, brutale. Et les gens se retrouvent très souvent avec des accusations d’entrave au travail des policiers. Des jugements ont fait jurisprudence, et des juges ont acquitté des personnes, car c’était strictement du profilage racial. Certains policiers n’hésitent pas à utiliser le Code pénal pour pénaliser les Noirs. Ils mettent leurs armes au service de leur racisme.

De nombreuses études montrent que le racisme est une forme d’allergie mentale. Donc les gens ont le droit d’être malades, j’ai beaucoup de compassion, d’ailleurs, pour les gens qui sont dans cet état. Cependant, quand ils utilisent leurs armes pour attaquer la vie des citoyens, là, c’est une autre affaire. Le Noir est un suspect potentiel. C’est là qu’il y a un problème.

Q. Quelle est la relation actuellement avec le SPVM ?

R. Je crois qu’actuellement, il y a une certaine conscience au niveau municipal, notamment de la part de la mairesse Valérie Plante. Mais il faut que les policiers soient conscients de leurs responsabilités devant les citoyens, et respecter en tout temps le code de déontologie. Le profilage racial n’a pas cessé. Si un Noir conduit une belle voiture, là, il y a toutes sortes de prétextes pour l’arrêter. Ça m’est arrivé. Une fois, j’étais avec un avocat criminaliste qui conduisait une BMW. Les policiers sont arrivés, et quand il a dit qu’il était avocat, ils sont partis. Une autre fois, avec ce même avocat, sur le boulevard Saint-Laurent, coin Sherbrooke, la policière l’arrête et la première chose qu’elle lui dit, c’est : « Que faites-vous dans la vie ? » La première question ! Nous avons des tas d’exemples comme ça. C’est quotidien. Ça a lieu en ce moment.

Je crois que nous vivons un moment charnière. Les autorités doivent prendre les choses en main. C’est le moment ou jamais de se regarder dans le miroir. Il faut faire la paix.

Profilage racial : les caméras témoignent

Les victimes de profilage racial n’ont souvent que leur parole pour se défendre, et aux oreilles d’un juge, la parole d’un policier vaut davantage, déplore Max Stanley Bazin, porte-parole de la Ligue des Noirs. « Mais parfois, la présence de caméras rétablit les faits », dit-il. Le cas d’Alexandre Lamontagne, Montréalais d’origine haïtienne projeté par terre par des policiers dans le Vieux-Montréal en 2017 alors qu’il consultait son téléphone devant un bar, vient à l’esprit. Il avait été arrêté et accusé d’entrave au travail des policiers et de voies de fait, mais une caméra de surveillance avait montré que sa version des faits était la bonne. Un an plus tard, la poursuite a retiré ses accusations. « Les policiers ont menti. C’est grave ! », lance M. Stanley Bazin. M. Lamontagne poursuit actuellement la Ville de Montréal pour profilage racial.