(Montréal) À l’heure où plusieurs médias traditionnels peinent à trouver des annonceurs pour assurer leur survie, plusieurs sites qui publient de fausses nouvelles sur le coronavirus s’enrichissent grâce aux publicités d’une société d’État, mais aussi de plusieurs grandes banques, d’institutions d’enseignements, et d’organisations financés par les gouvernements.

Stéphane Blais
La Presse canadienne

Sur le site latableronde.over-blogue.com, les publicités sont bien réelles, mais les nouvelles, elles, sont créées de toutes pièces.

Ce site publie les vidéos de complotistes notoires comme Alexis Cossette-Trudel et d’autres adeptes de Q-Anon, mais aussi des dizaines et des dizaines de théories du complot concernant la pandémie de la COVID-19.

Une des théories qui revient dans plusieurs des articles prétend que le nouveau coronavirus a été créé par des ennemis de Donald Trump pour empêcher le président américain de poursuivre en justice un réseau de pédophiles dirigé par « la cabale », dont ferait partie Barack Obama, Bill Gates et Hillary Clinton. Un des objectifs de la création du virus par les pédophiles satanistes serait d’éliminer une partie importante de la population mondiale en effectuant une « vaccination de masse ». Les médias et les chefs de gouvernement « qui sont tous des satanistes du Nouvel Ordre Mondial Nazi » travailleraient de pair avec « la cabale » de Bill Gates.

« Les Reptiliens veulent réduire la population de 95 % et garder les survivants pour se croiser avec pour faire des hybrides, car leur système immunitaire et physiologique actuel n’est pas compatible avec les conditions de vie de la planète Terre ! » alerte l’un des articles, qui était coiffé d’une publicité de La Monnaie royale canadienne lors d’une visite du site par La Presse canadienne.

Chaque fois qu’un internaute clique sur une publicité sur ce site, des fabricants de fausses nouvelles empochent de l’argent.

Récemment, La Presse canadienne a noté la présence sur ce site de publicités de la Ville de Laval, de Cégep à Distance, de l’Université Laval, de l’Association des banquiers canadiens, de L’Appui pour les proches aidants (un organisme financé à 75 % par le gouvernement du Québec), de la Caisse Populaire Desjardins et de plusieurs autres banques et grandes entreprises.

Même un bandeau publicitaire d’une agence de placement d’infirmières figurait au-dessus d’un article qui indique que la COVID-19 peut être guérie facilement par un remède de « Vitamine C en intraveineuse ».

Des annonceurs qui ignorent où se retrouvent leurs publicités

Les annonceurs contactés par La Presse canadienne assurent n’avoir jamais accepté que leurs publicités se retrouvent sur ce type de site.

Par exemple, Simon La Terreur, conseiller en relations médias de l’Université Laval, a indiqué que les responsables du placement publicitaire de l’Université avaient retiré leur publicité du site après le signalement de La Presse canadienne.

« Nous ne faisons pas affaire directement avec ce site web. Nous ne ciblons pas ce type de page. Par ailleurs, les algorithmes évoluent et nous réservent parfois des incohérences à ajuster » a-t-il écrit, ajoutant que « malheureusement, les sites avec de fausses nouvelles se multiplient et ils ne semblent pas tous être considérés dans les catégories que nous mettons dans notre liste d’exclusion. »

Chantal Corbeil, porte-parole du Mouvement Desjardins, a aussi montré du doigt les algorithmes de Google pour expliquer cette situation :

« Malheureusement, il peut arriver que nos publicités soient mises en ligne sur des sites qui ne correspondent pas à nos critères en raison d’une erreur de la part des algorithmes qui bloquent ce genre de contenu. »

Des publicités d’une Société d’État apparaissent sur une dizaine de sites qui publient de fausses informations sur le coronavirus

Même si les annonceurs qui ont répondu à La Presse canadienne ont indiqué que le site latableronde.over-blogue.com était une exception qui avait échappé à leur vigilance, plusieurs d’entre eux ont aussi affiché des publicités sur d’autres sites qui publient de fausses nouvelles concernant le coronavirus.

L’entreprise NewsGuard, dirigée par d’anciens journalistes, a créé le Centre de Suivi de la mésinformation sur le Coronavirus, afin d’identifier les médias qui publient de fausses informations sur le sujet.

La Presse canadienne a noté que des publicités de La Monnaie royale canadienne apparaissaient sur 6 sites qui figurent dans la catégorie « Sites ayant publié de fausses informations sur le coronavirus » de NewsGuard (en plus du site latableronde.over-blogue.com et d’un autre site de désinformation identifié par La Presse canadienne).

Après avoir été averti par La Presse canadienne, Alex Reeves, Chef principal des Affaires publiques de la société d’État, a indiqué avoir pris les mesures nécessaires pour empêcher l’affichage des publicités sur « ces sites inappropriés ».

Des algorithmes qui décident où placer les publicités

Les annonceurs identifiés plus haut font tous affaire avec la régie publicitaire de Google AdWords, pour afficher leurs publicités en ligne.

Ce type de publicité permet de cibler un profil de clientèle bien précis, dans un rayon géographique donné, et les publicités peuvent s’afficher sur un très large éventail de sites accrédités par Google.

Lorsqu’un annonceur achète ce type de publicité, il laisse les algorithmes de Google choisir les sites sur lesquels les publicités apparaitront, selon la clientèle cible.

Le mauvais génie est sorti de la bouteille

Ce type de modèle publicitaire fait en sorte que des revenus publicitaires, qui servaient autrefois à financer le travail journalistique légitime et validé, sont désormais détournés vers le financement de fausses informations, selon Marc-François Bernier, professeur de communication à l’Université d’Ottawa.

« Le mauvais génie est sorti de la bouteille avec ces technologies. Ça nuit à la survie des médias traditionnels, le jour ou il n’y a aura plus de médias traditionnels, est-ce que les gens vont se tourner vers les fausses nouvelles ? »

Ils souhaiteraient voir l’argent des publicitaires investi dans « des médias légitimes et crédibles et non des endroits où on profite de la vulnérabilité de certaines personnes ».

« Quand on voit des pubs de la Banque Nationale sur des sites de fausses nouvelles, il y a un problème », résume le professeur en journalisme.

Christian Desîlets, professeur de publicité sociale à l’Université Laval, est également critique à l’endroit des agences publicitaires et des annonceurs.

« Il y a des moyens d’éviter cette situation, c’est aux annonceurs à faire une sélection de sites, plutôt que de dire “je cible tel profil”, mais ça demande plus d’ouvrage, il faut payer des travailleurs alors que l’économie du placement média sur l’internet est basée sur l’autonomisation… et laisser les machines faire leur travail ».

« Le problème aujourd’hui, c’est que les annonceurs veulent tout, rapidement, sans trop investir, mais ça demande du temps de faire du placement publicitaire… Il y a des gens, dans des agences de publicité, dont le travail est de vérifier sur quels sites les publicités sont placées. Mais quand on cherche à économiser, on coupe souvent dans l’analyse », déplore Anick St-Onge, professeur au département de Marketing à l’UQAM.

Les critères de Google pour obtenir des placements publicitaires

Les éditeurs de site web qui veulent héberger des publicités provenant de la régie publicitaire de Google AdWords, et ainsi monétiser leur contenu doivent devenir partenaires du réseau « AdSense » de Google et être certifiés par Google en répondant à un certain nombre de critères.

La Presse canadienne a demandé à Google si un site conspirationniste comme latableronde.over-blogue.com répondait aux critères pour héberger des annonceurs.

Luiza Staniec de Google Canada a répondu que les pages dont le contenu encourage « des traitements dont les allégations sont non fondées ou nuisibles à la santé » et « faisant de fausses allégations médicales nuisibles pour la santé publique » ne peuvent être monétisées.

La porte-parole a ajouté que « Google Ads ne sera plus présent sur la page » du site latableronde.over-blogue.com qui indique que la vitamine C par intraveineuse peut guérir la COVID-19.

Quant au reste du site, qui est rempli de théories du complot qui soutiennent que la pandémie de la COVID-19 serait une création des médias, des pédophiles satanistes et des extra-terrestres, ou encore que Bill Gates est recherché « mort ou vif » pour crimes contre l’humanité, Google a indiqué ceci :

« Nous évaluons si le reste du site se conforme à nos politiques. »

La professeure au département de Marketing à l’UQAM, Anick St-Onge, est critique à l’endroit de Google :

« Google fait de l’argent avec ce système, elle n’a pas intérêt à se discipliner et à faire le ménage, car elle perdrait des milliards ».

La spécialiste en marketing ajoute que très souvent, lorsqu’un site se fait retirer par Google son droit d’afficher de la publicité parce qu’il contrevient aux règles, « un autre site apparait, avec le même contenu, sous un nom différent ».

Récemment, le gouvernement du Canada a offert du financement à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et l’Agence Science-Presse (ASP) pour lutter contre la désinformation liée à COVID-19 et aider les citoyens « à développer un regard critique et à vérifier ces informations avant de se forger une idée. »

Mais tant que les fabricants de fausses nouvelles pourront monétiser leur contenu, la lutte à l’épidémie de fausses nouvelles risque d’être longue et compliquée.