J’ai commencé à écrire sur le contrôle des armes à feu en 1990, juste après la tuerie de Polytechnique. 

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Et jamais je n’aurais cru, à l’époque, qu’il faudrait attendre 30 ans avant qu’enfin, le gouvernement fédéral interdise les armes d’assaut comme la Ruger Mini-14 utilisée par le tueur du 6 décembre. 

Trente ans !

Mais c’est ce que Justin Trudeau a finalement annoncé vendredi, dans la foulée de la tuerie en Nouvelle-Écosse, en faisant une sorte de Jacinda Ardern de lui-même. Et franchement, c’est toujours une excellente idée que d’émuler la première ministre néo-zélandaise, qui a notamment interdit les armes d’assaut au lendemain de la tuerie de Christchurch, en 2019, en offrant un plan de rachat des armes visées.

Ici, le projet était déjà dans les cartons, promis, prêt à être mis en place. Il fallait juste y aller. On offre aussi le rachat. Mais aussi une formule de droits acquis, ce qui a valu à Trudeau des critiques du lobby pro-contrôle. Mais bon. On avance. Et bravo.

PHOTO JONATHAN HAYWARD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Un AR-15, qui fait partie de la liste des 1500 modèles d’armes d’assaut désormais prohibés au pays

La possession de quelque 1500 modèles d’armes de type semi-automatique, donc qui se rechargent automatiquement – les totalement automatiques qui se rechargent et tirent automatiquement, comme dans Rambo, sont déjà absolument interdites –, sera officiellement rendue illégale par changement du règlement.

Trente ans plus tard…

***

Donc voilà, ça fait tout ce temps que je suis ce dossier comme reporter, puis comme chroniqueuse à la fois pro-chasse et pro-contrôle des armes – donc j’ai les véganes et les pro-NRA en même temps sur mon cas –, et que je reçois des lettres de critique et souvent d’insultes.

Voici ce que j’ai retrouvé dans ma boîte de courriels en cherchant « armes à feu ».

« Heille en passant Madame Lortie, juste une petite suggestion. Si j’étais vous là, je continuerais à écrire sur la popotte et les tartes au lieu d’écrire sur les armes à feu. Les tartes, ça correspond davantage à votre profil que les guns. »

« Bonjour Mme Lortie. J’aurais été tenté de désigner mon courriel : Ahhh, encore les maudits(es) journalistes hystériques qui écrivent n’importe quoi sur les armes à feu et qui savent même pas de quoi ils (elles) parlent… » 

J’ai aussi retrouvé ceci : « J’en ai plus qu’assez des bonnes femmes qui se crinquent l’une l’autre. »

Ou encore : « Que d’hystérie collective allimentée (sic) surtout par les femmes, journalistes ou non. »

J’aurais pu en déterrer bien plus.

Trente ans que je lis tout ça, et des courriels plus élaborés, et que je me pose constamment plein de questions, parce que quand des dizaines de personnes te disent que t’es dans le champ, ce n’est pas facile de ne pas se poser de questions.

L’approche est généralement la même : vous ne connaissez rien, vos craintes face aux armes sont impulsives, irréfléchies. Avec une pincée de sexisme ici et là pour égayer le tout. 

Cette stratégie a marché longtemps. 

Parce qu’elle déstabilise même les plus solides.

Dimanche, j’ai parlé avec Nathalie Provost, blessée de Poly, aujourd’hui militante pour le contrôle des armes, et elle aussi a vu ce phénomène. 

« Je suis très déstabilisable avec des détails », m’a-t-elle confié.

C’est compliqué, les armes à feu. Il y a toujours quelque chose qu’on ne sait pas, malgré la recherche. Et il y a toujours ces émotions, oui, qu’on ne nie pas. On veut agir après des tueries. C’est normal ! 

Mais en lisant dimanche un article du Globe & Mail datant de décembre dernier, où on explique pourquoi l’arme de Poly n’avait toujours pas été interdite, une autre réalité m’a sauté aux yeux. 

On y citait ainsi Edward Burlew, un avocat qui a travaillé dans le passé pour des groupes opposés à un plus grand contrôle des armes à feu : « Je pense que tous ceux qui veulent interdire sont juste mal informés et ils réagissent émotionnellement, pas rationnellement. »

Encore ? Trop émotionnels ? Pas informés ?

Et puis là, en repensant à tous ces courriels furax reçus pendant 30 ans, où des mots comme « frustrant » ou « enrageant » se retrouvent constamment, c’est devenu clair : et si les émotifs et les irrationnels mal renseignés, dans ce dossier, ce n’était pas tout autant les militants pro-armes ?

Prenez juste la Ruger Mini-14, qui vient d’être interdite et qui a été utilisée lors de la tuerie de Polytechnique, au cours de laquelle 14 femmes ont été assassinées et 10 personnes blessées. Elle a aussi servi à tuer 69 jeunes à Utoya, en Norvège, en juillet 2011 et à en blesser 33 autres.

Savez-vous quel est l’argument de ceux qui s’opposent à son interdiction ? C’est que ce type d’arme est très utile pour chasser les marmottes et les ratons laveurs. 

Allô ! 

Et ce sont nous, les irrationnels ? Les superficiels qui ne comprennent rien à la chasse ? Aux armes ?

Et si tous ces gens qui défendent le droit d’avoir des armes semi-automatiques ne comprenaient rien à la vie, à la sécurité, à ce qui compte vraiment dans le monde, dont l’importance de pouvoir vivre sans la peur qu’un désaxé s’en prenne à d’autres avec des armes aussi dangereuses ?

« Et savent-ils ce que c’est, la liberté ? », m’a lancé Nathalie Provost, qui ne peut croire qu’on invoque ce mot pour défendre le droit d’avoir une machine à tirer. « C’est pas du pain et du beurre, on parle de guns. » 

« On dirait des enfants qui perdent des jouets. Ce n’est pas une réaction rationnelle, froide », ajoute-t-elle. 

On est dans l’émotion pure.

Alors vous voulez nous traiter d’hystériques citadins déconnectés et ignorants parce qu’on est d’accord avec Trudeau et Ardern ? 

Allez-y. 

Regardez-moi, regardez-nous, ne pas changer d’avis.