Fatim Konaté est passée à un cheveu de renoncer à poursuivre ses études au Québec. Admise à l’Université de Montréal en sciences économiques, la jeune Ivoirienne a attendu pendant des mois la réponse du fédéral sans savoir si, oui ou non, elle allait obtenir un visa.

Suzanne Colpron
Suzanne Colpron La Presse

« J’ai commencé à sérieusement douter », dit-elle, assise dans un café de la rue Sainte-Catherine devant un chocolat chaud.

« Je me suis dit, ça ne marchera pas. J’étais stressée, j’ai pensé annuler ma session. »

Les choses ont fini par s’arranger. Fatim, 18 ans, a raté les activités d’intégration de sa faculté et la première semaine de cours, mais Immigration Canada lui a finalement accordé un visa. La réponse est arrivée le 7 septembre 2019. Le jour même, son père, inspecteur des armées en Côte d’Ivoire, achetait un billet d’avion et elle quittait son pays le lendemain soir. Direction Montréal.

D’autres étudiants étrangers en provenance d’Afrique n’ont pas eu la même chance.

Dans un dossier publié le 2 mars, La Presse a révélé que le Québec risque de perdre la course aux talents internationaux. En effet, Immigration Canada rejette plus de la moitié (51 %) des demandes de visa déposées par des étudiants étrangers admis dans un cégep ou une université québécoise, un taux beaucoup plus élevé qu’ailleurs au pays (38 %).

> (Re)lisez notre dossier

La moitié des 720 000 étrangers admis au Canada étudie en Ontario. Le Québec, lui, doit se contenter de 12 %. Selon les chiffres obtenus par La Presse, les taux de refus sont particulièrement élevés pour les demandeurs francophones des pays africains, qui sont rejetés par dizaines de milliers.

Résultat : l’écart entre le Québec et les autres provinces dans la course aux cerveaux se creuse de plus en plus.

« Ça a vraiment accroché »

Fatim Konaté a choisi le Québec, mais elle aurait tout aussi bien pu opter pour l’une des cinq universités françaises où elle avait été admise, dont la Sorbonne, à Paris, l’Université de Toulouse ou celle de Lorraine, à Nancy.

« La France aurait été le choix évident », explique-t-elle.

« Je passais toutes mes vacances là-bas. Mon frère est à Strasbourg et j’ai des tantes à Paris. Sauf que je ne me voyais pas rester là-bas pour étudier. Je me disais que si je partais là-bas, j’allais plus m’amuser qu’étudier. En plus, Paris, ça coûte vraiment cher. »

Il n’était pas question de rester à Abidjan, la ville la plus peuplée de Côte d’Ivoire. « Ce n’est pas un milieu propice pour les études supérieures », explique Fatim, qui a entendu parler des problèmes de pénurie de main-d’œuvre au Canada.

« J’ai fait des recherches et ça a vraiment accroché, dit-elle. En plus, le Québec est une province francophone et je ne suis pas vraiment bilingue. L’anglais, c’est pas mon truc. »

Avant-dernière d’une famille de cinq enfants et férue de mathématiques, Fatim a fait une demande à l’Université Laval, dans un premier temps.

Mais comme la réponse tardait à arriver, elle a décidé de tenter sa chance à l’Université de Montréal, où elle a rapidement été admise.

« Laval, c’était mon premier choix, mais même si j’ai été finalement acceptée, j’ai choisi Montréal. J’ai refusé Laval et j’ai entrepris mes démarches d’immigration. »

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Fatim Konaté partage un appartement avec deux autres étudiants dans le quartier Côte-des-Neiges, « à 10 minutes en bus de l’Université de Montréal ».

Au départ, tout allait bien, mais c’est devenu assez difficile parce qu’il y a tellement de formulaires à remplir.

Fatim Konaté

Sans l’aide de son beau-frère, Fatim pense qu’elle n’y serait jamais arrivée.

Des délais plus longs

Une fois complété, son dossier a été déposé au Centre de réception des demandes de visa (CRDV) d’Abidjan, une société privée qui détient un contrat avec le gouvernement du Canada. Le délai de traitement est habituellement de six semaines, mais dans son cas, ç’a été beaucoup plus long, sans qu’elle ne sache pourquoi.

« Je commençais à stresser parce que je devais partager un appartement avec une amie, mais ça n’a pas fonctionné parce que je ne recevais pas ma réponse. »

À la dernière minute, Fatim a déniché un studio à Longueuil sur Airbnb. Et c’est dans cette ville, en banlieue de Montréal, dont elle ignorait l’existence la veille, qu’elle a posé ses valises en débarquant à Montréal.

Aujourd’hui, elle partage un appartement avec deux autres étudiants dans le quartier Côte-des-Neiges, « à 10 minutes en bus de l’Université de Montréal ». Elle a chaussé des patins pour la première fois de sa vie et visité une station de ski où elle a glissé sur tube.

L’hiver ? « Bien moins pire que ce à quoi je m’attendais ! Je ne trouve pas qu’il fait si froid. »

Mis à part les saisons, Montréal lui fait un peu penser à Abidjan, sa ville natale, qui compte plus de 4,7 millions d’habitants.

Après l’obtention de son bac en sciences économiques, dans deux ans, Fatim compte faire une maîtrise et peut-être même un doctorat.

Se voit-elle vivre au Québec plus tard ?

« Non. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai toujours cette image que Montréal est une ville étudiante », répond-elle.

Inscrite depuis peu à des cours d’anglais, le samedi, elle songe à poursuivre ses études de deuxième cycle dans une autre province, probablement à Toronto, et retourner un jour en Côte d’Ivoire après avoir travaillé à l’étranger. « Vraiment plus tard, je dirais dans… cinq ans. »