Henri Richard meurt, et tout un monde me revient. La première Coupe Stanley dont je me souvienne. En noir et blanc. L’année 1971. Un temps de « station wagon » Ford beige « couleur chevreuil », comme disait mon père. Un temps de huit dans une auto, quatre par banquette.

Yves Boisvert
Yves Boisvert La Presse

Un temps où gagner la Coupe Stanley était une chose immense, mais une chose due. Attendue. Pensez un peu : 71, 73, 76, 77, 78, 79…

On allait au défilé de la Coupe comme les Irlandais vont à celui de la Saint-Patrick.

Je me souviens ce soir de semaine en mai 1971. Il avait cruellement fallu se coucher, même si c’était le septième match contre Chicago. Je revois ma mère qui me réveille doucement pour voir la fin du match, le deuxième but d’Henri Richard, le but gagnant. Je me souviens de cette joie frissonnante, une joie d’enfant, mais qu’on savait multipliée par des millions.

En ce temps-là, souvenez-vous : des forces tutélaires veillaient sur le Canadien. Chaque joueur avait ses propres pouvoirs magiques. Lui, Henri, n’était peut-être pas Maurice, mais en 20 ans dans ce chandail, il s’était fait un prénom magnifique. Le travailleur acharné, le rapide. Quelle longévité…

PHOTO MICHEL GRAVEL, ARCHIVES LA PRESSE

Henri Richard, en 1973 

Naître un 29 février, déjà, c’était un indice. Avoir 11 bagues de Coupe Stanley et seulement 10 doigts… Ce n’est pas normal, tout ça.

Mais en allant acheter un disque chez Sam the Record Man, on prenait le bus 80 et on passait devant la Taverne Henri Richard, avenue du Parc.

Les joueurs à succès n’allaient pas dans des clubs privés claquer des bouteilles à 1000 $.

Ils ouvraient une taverne dans un quartier populaire.

PHOTO PIERRE CÔTÉ, ARCHIVES LA PRESSE

Entrevue avec Henri Richard à sa brasserie, en 1986

Je n’ai pas la nostalgie du temps où les joueurs étaient exploités par les propriétaires et fraudés par Alan Eagleson. Tant mieux s’ils sont riches.

Seulement, dans ce temps-là, autant ces joueurs avaient un statut de demi-dieu, autant on pouvait les rencontrer en allant pêcher le doré, prendre un pichet, les imaginer « parmi nous ».

Ils étaient de nous, aussi. On connaissait quelqu’un ayant connu un autre qui avait joué contre un des frères Richard sur une patinoire du Nouveau-Bordeaux… Bon, peut-être pas Maurice ni Henri. Mais quand même ! À deux, trois degrés de séparation, nos pères chaussaient des patins à tuyau avec eux, leur avaient parlé…

Juste marcher près du Forum, le soir, avait quelque chose de grandiose. Tellement d’évènements étaient survenus là, et allaient survenir encore… L’émeute de 55, tous ces triomphes, tous ces grands noms qui flottaient dans l’air ou étaient suspendus au plafond… Avenue Atwater, rue Sainte-Catherine, les néons des escaliers derrière les vitrines faisaient des X blancs fantomatiques à la télévision.

C’était un sport presque totalement canadien, joué par six équipes quand il a commencé sa carrière, en 1955. Et par 18 quand il a pris sa retraite, 20 ans plus tard. Henri Richard a connu les dernières années de la vieille ligue et a pris sa retraite quand émergeait le nouveau sport, américanisé, puis mondialisé, délocalisé…

Le Canadien a continué quelques années sur l’erre d’aller de l’ancien temps. Guy Lafleur a écrit les dernières pages dorées.

On ne s’est pas rendu compte que tout avait changé. On gagnait encore. C’était encore notre truc, notre coupe, notre ville. Le printemps glorieux nous appartenait.

Les équipes de Serge Savard l’ont ramenée deux autres fois.

La dernière fois, il y eut une émeute, mais d’une nouvelle sorte. Pas celle d’un peuple opprimé qui se fait « voler » son héros, et qui annonce son émancipation.

Non, une émeute sans que l’on comprenne trop pourquoi. Peut-être la rage de vaincre trop peu souvent. Peut-être l’euphorie de la reconquête. Peut-être le pressentiment que ce ne serait plus jamais pareil…

Ou peut-être un élan de destruction irrationnelle comme ailleurs, comme n’importe où, pour… l’ennui… pour rien.

Henri Richard a vu un 21e 29 février la semaine dernière. Puis il est mort comme il est né : dans une année bissextile.

Il meurt, triste ironie, au moment où son ancienne équipe s’enfonce dans la médiocrité. Ni assez bonne pour « faire le détail », comme disaient les anciens, ni assez nulle pour aller repêcher le prochain grand joueur québécois. Juste une équipe perdue dans des chandails trop grands, trop beaux.

Il meurt, et on mesure le temps passé.

Sans doute il ne faut pas être nostalgique du temps où les héros québécois étaient si souvent des joueurs de hockey. Le Québec a grandi, et c’est tant mieux.

N’empêche, je veux me souvenir du soir de mai 1971 où Henri Richard a transporté toute une ville sur des épaules pas si larges. De toutes les autres fois qu’il a gagné pour nous. Et de combien, parfois, le sport est bien plus que du sport. Avec lui, un bout de l’âme de cette équipe, mais aussi de Montréal, est parti.

Merci pour la magie, Monsieur Richard.