Près de deux décennies plus tard, la guerre d’Afghanistan est donc en train de finir sur cette scène surréaliste : sur fond de pourparlers de « paix » entre les talibans et les États-Unis, le président Donald Trump a parlé au chef politique des talibans, ces ennemis qui, hier, devaient à tout prix être éradiqués. Il en allait de la sécurité sur Terre.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Rappelez-vous 2001. Oussama ben Laden, le commanditaire des attaques du 11-Septembre, était terré dans une caverne en Afghanistan. Le monde entier a eu un cours accéléré de politique afghane : la révolution obscurantiste des talibans, cinq ans avant ; un pays impossible à dompter ; l’URSS, les Britanniques qui s’y étaient cassé les dents…

On l’a envahi quand même.

« On », l’Occident, la Coalition, menée par les Américains ; « on », le Canada.

Les talibans ont été évincés du pouvoir. Ils n’ont jamais été « défaits », bien au contraire. Ils ont harcelé les forces coalisées pendant 18 ans, en gougounes, avec des AK-47 et avec des « engins explosifs improvisés ».

Les Américains ont perdu 2500 soldats dans cette aventure et dépensé deux trillions de dollars en Afghanistan. Qu’est-ce qu’un « trillion », demandez-vous ? C’est 1000 x un milliard. Ici, multipliez par deux…

PHOTO SHAH MARAI, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Des soldats américains prennent part à une cérémonie à la base aérienne de Bagram, en septembre 2006.

Pour le Canada, l’« investissement » fut plus « modeste » : 158 morts, 18 milliards, 2500 blessés.

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Rappelez-vous, le but était de capturer ou tuer Oussama ben Laden (OBL), de mettre en déroute les talibans qui avaient permis à OBL de planifier l’attaque sur New York et Washington. C’était une « guerre » contre le terrorisme. Mais OBL n’a pas été capturé ou tué dans l’opération Enduring Freedom, les talibans n’ont perdu que le pouvoir, rien d’autre… Surtout pas l’influence, surtout pas la présence, surtout pas la résilience.

Au Canada, aux É.-U., ailleurs en Occident, il fallait motiver les citoyens qui appuyaient la guerre, alors on a sorti les prétextes habituels pour aller au-delà de la guerre : instaurer la démocratie, faire triompher la liberté, envoyer les p’tites Afghanes à l’école, toute cette bullshit qui réchauffe les cœurs…

Je ne dis pas qu’il ne fallait pas frapper les talibans, faire payer à ce régime moyenâgeux sa complicité dans les attaques de 2001 qui ont fait 3000 morts. Il le fallait. Mais de cette façon-là, avec invasion et occupation permanente ? On n’apprend jamais…

Les Américains n’ont pas appris du Viêtnam. L’Afghanistan est une sorte de copier-coller du Viêtnam. J’ai dit « une sorte », pas la même chose, mais on a appris dans le « post-mortem » de la guerre du Viêtnam des choses qui se sont répétées en Afghanistan.

Les mensonges, d’abord : la guerre produit des mensonges à la tonne. Le Washington Post a publié récemment des dossiers secrets, les « Afghan Papers », qui montrent que les architectes américains de la guerre en Afghanistan n’avaient aucune idée du chemin vers la victoire, que rien ne marchait pour « défaire » les talibans…

Exactement ce que le public américain avait appris dans les Pentagon Papers, qui montraient la même chose à propos de la guerre du Viêtnam.

Pas grave. Les va-t-en-guerre sous Bush, sous Obama et sous Trump ont menti comme les va-t-en-guerre sous Kennedy, Johnson et Nixon : « Ça va bien ! L’ennemi est en déroute ! L’ennemi est désespéré ! Nous faisons des progrès ! La pacification est inéluctable ! »

Foutaise. C’était faux pour le Viêtnam, c’était faux pour l’Afghanistan. Ils le savaient. Ils mentaient. Mentir, mentir, mentir : mieux vaut dire un mensonge ensoleillé que d’admettre une vérité nuageuse.

Le New York Times a fait le bilan de ces « investissements », de ces deux trillions de dollars de dépenses en 18 ans en Afghanistan par les États-Unis : disons que le retour sur les investissements est catastrophique…

Malgré 1,5 trillion de dollars dépensés pour leur faire la guerre, les talibans contrôlent aujourd’hui la majorité des régions de l’Afghanistan. Malgré 10 milliards pour des campagnes antiproduction de drogue, l’Afghanistan fournit encore 80 % de l’héroïne dans le monde. Et malgré 87 milliards pour entraîner la police et l’armée afghanes, les policiers et les soldats afghans sont encore des incapables qui vont fuir à la première épreuve.

Je le répète : le Canada a perdu 158 soldats dans l’aventure afghane, 2500 ont été blessés. Et combien sont morts de la guerre ici, sous un pont ou au bout d’une corde, gravement atteints là où aucun plâtre ne peut réparer quoi que ce soit ?

Mon ami Fabrice de Pierrebourg est allé en Afghanistan, en reportage. Il en a tiré un livre, Martyrs d’une guerre perdue d’avance. C’était en 2010. Le titre dit tout. Il s’était fait taxer de pessimisme, à l’époque.

Mardi, je lui ai demandé à quoi avaient donc servi ces vies perdues, ces âmes fêlées, ces trillions dépensés pour « pacifier » l’Afghanistan pendant 18 ans, maintenant que l’ennemi d’hier est le « partenaire » de paix d’aujourd’hui, que les talibans sont en train de gagner à la table de négociation ce qu’ils ont toujours su qu’ils n’allaient pas gagner sur le terrain, soit un retour à la légitimité politique en Afghanistan…

Réponse de Fabrice à ma question : « Rien. »

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Je ne suis pas un pacifiste naïf. Je ne pense pas que la guerre est toujours inutile, qu’il suffirait que les hommes s’aiment pour que les nations n’aient pas à sortir les bazookas.

Il y a des guerres de survie, comme la Seconde Guerre mondiale. La guerre froide aussi, à sa façon à peu près non létale, était une guerre de survie.

Mais la plupart des guerres modernes sont des guerres de choix. Les Russes en Afghanistan. Les Américains au Viêtnam, l’Occident en Afghanistan. Les Américains en Irak. Des guerres de mesurage de graine géostratégique. Des guerres pour « envoyer un message » à l’ennemi, des guerres impossibles à gagner.

Des guerres qui n’ont rien à voir avec les pays frappés, tout à voir avec les nôtres, des guerres pour l’imaginaire de nos électorats : voyez comme nous sommes forts, redoutables, puissants, voyez comme la bravoure de nos soldats façonne le monde…

Nos soldats sont braves, en effet.

Et nos leaders, quand il est question de guerre, sont retors, manipulateurs et menteurs.