François Legault ne gagnera pas de prix de diplomatie. Mais faut-il présenter des excuses pour avoir dit une vérité documentée abondamment ?

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Kahnawake abrite depuis longtemps des éléments criminels qui jouissent d’une complaisance policière plus ou moins subtile, plus ou moins voulue.

Oui, on y trouve à l’occasion des armes prohibées, ou des gens qui savent où en trouver. Pas sur les barricades, bien entendu. Mais le premier ministre n’a pas dit qu’il y avait des AK-47 sur la barricade.

On lui demande pourquoi la barricade de Belleville est démantelée et pas celle de Kahnawake.

C’est la vraie réponse.

Plate de même.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, ARCHIVES LA PRESSE 

La barricade à Kahnawake.

En 1990, quand la Sûreté du Québec est intervenue à Kanesatake, c’est d’une balle d’arme militaire que le caporal Marcel Lemay a été abattu.

À l’enquête du coroner qui a suivi ces évènements, le célèbre Warrior mohawk Ronald Cross, dit « Lasagne », a raconté qu’une surveillance radio avait été organisée et que les Warriors étaient en lien sur différents territoires. Des fusils d’assaut de type militaire (M1, M14, AK-47 chinois, son arme de choix) étaient à leur disposition.

En 1993, j’ai couvert une requête de citoyens de LaSalle qui voulaient forcer la Sûreté du Québec à intervenir à Kahnawake pour faire cesser les tirs à l’aveugle d’AK-47 vers la ville, de bord en bord du fleuve. Plusieurs ont retrouvé des projectiles dans leur maison. Mais la justice n’a pas à décréter des opérations policières.

Des descentes au fil des ans ont permis la saisie d’armes de ce type. D’ailleurs, le conseil de bande s’était opposé aux restrictions sur les armes d’assaut imposées dans une des réformes sur le contrôle des armes, il y a plus de 25 ans. Des rapports de police font état de liens entre divers groupes organisés et leurs fournisseurs mohawks.

Dans une rare opération commune, la Sûreté du Québec et les Peacekeepers ont saisi un arsenal impressionnant dans la réserve, il y a une dizaine d’années. Extrait de l’article de La Presse de l’époque : « Trois lance-grenades, deux mitraillettes AK-47 et deux mitraillettes M-16 ont été saisis dans des résidences privées de Kahnawake, mercredi. Le chef de police Zacharie a dit être surpris de l’ampleur de la saisie.

« “Je ne sais pas pourquoi ils ont des armes, ce n’est pas tout le monde qui a ça à la maison”, a-t-il précisé. »

Non, ce n’est évidemment pas tout le monde, c’est presque personne, en fait. Mais ces éléments, souvent les mêmes qui ont contrôlé le trafic de cigarettes et de drogue, sont bien présents. Des gens qui en ont terrorisé d’autres dans leur propre communauté, y compris des leaders.

La Sûreté du Québec le sait. Et il n’est évidemment pas question de risquer la vie de quiconque pour faire exécuter un ordre de la cour.

Faut-il en plus le taire ?

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Que les commentaires de François Legault n’aient pas « aidé », c’est possible.

Mais je ne lis rien de méprisant ou d’agressif dans la divulgation de ce secret de Polichinelle. Il n’a pas parlé des Mohawks en général. Il a expliqué l’inaction policière. Ne pas risquer de vie est une excellente raison de ne pas intervenir.

Je trouve plus préoccupant le paternalisme inversé qui nous rend mal à l’aise de dénoncer certaines actions parce qu’elles émanent de membres des Premières Nations.

On ne veut pas être mis au rang des réactionnaires… Comme s’il fallait être pour ou contre la cause autochtone. Comme s’il y avait une sorte d’unanimité. C’est évidemment faux.

Plusieurs leaders autochtones au début de la crise ont clairement manifesté leur désaccord avec les barrages. Ils se taisent maintenant au nom de la solidarité.

Depuis deux semaines, les représentants du gouvernement canadien courent après les chefs héréditaires wet’suwet’en pour qu’ils daignent leur accorder une audience. Ces chefs qui ont traversé le Canada pour venir saluer leurs alliés mohawks mais n’ont pas eu le temps de rencontrer les responsables politiques. Pourtant, tout ce qu’ils veulent est de « dialoguer », apparemment. Les travaux ont cessé, la GRC s’est éloignée… mais les palabres ne font que commencer.

Je souligne que ces chefs ont carrément retiré leur titre autochtone à trois femmes chefs héréditaires l’an dernier parce qu’elles défendaient le gazoduc.

Sympathique, non ?

Je rappelle aussi que la nation wet’suwet’en est formée de six bandes et que chacune élit ses chefs et son conseil. La majorité, élection après élection, a voté en faveur du projet, qui apportera du travail et des redevances. Il y a des entreprises autochtones qui sont très heureuses de ce projet. Mais il existe en parallèle une autre forme de gouvernance autochtone, celle des 13 « maisons », et là-dessus, cinq chefs s’opposent au projet.

De chaque côté, on le devine, les groupes extérieurs s’agitent, selon qu’ils sont pro-business ou écolos.

Mais il ne me semble pas inutile de dire que quand on leur demande, à eux, simples citoyens de cette nation, quelle est leur opinion… ils votent pour.

Au nom de quel bon sentiment faudrait-il sacraliser l’opposition d’une minorité d’anciens ? Au détriment des femmes héréditaires ? Et de la plupart des gens là-bas ?

L’huile sur le feu ? OK, mais qui l’a allumé ? Et il brûle pour qui, pour quoi, ce feu ?

Il en reste, du chemin à faire pour la « réconciliation ». Plein de choses à régler. À négocier. À entendre.

Mais ce dossier de Colombie-Britannique, où des accords sont intervenus après de longues négociations, est très mal choisi pour l’illustrer.

Un dialogue, ça se fait à deux. Les conditions ont été remplies. Maintenir les barricades n’est plus défendable. Et ne fait plus avancer rien de valable.