En décembre dernier, la présidente de la commission sur la DPJ, Régine Laurent, a fait une sortie bien de son cru, du genre main de fer dans un gant de velours. Elle a sonné les cloches du ministère de la Santé et des Services sociaux pour « libérer la parole » des intervenantes de la DPJ.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Les intervenantes ont peur de parler publiquement des travers de la DPJ, même devant une commission d’enquête chargée… d’améliorer la DPJ.

Je cite Mme Laurent, début décembre : « Les intervenants et intervenantes vivent sous une chape de plomb qu’on appelle l’omerta », l’omerta étant la loi du silence de la mafia.

Les intervenantes de la DPJ ne sont pas moins braves que les autres employés du secteur public. Elles ont le même réflexe de survie professionnelle que les infirmières, que les enseignants, que les agronomes qui bossent pour l’État : ne pas parler, ne pas critiquer.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et sur la protection de la jeunesse

Ça s’appelle le « devoir de loyauté », c’est ce devoir invoqué à tort et à travers par les gestionnaires de l’État pour inciter les employés à ne jamais, jamais, jamais critiquer « l’employeur » publiquement.

C’est en partie avec le devoir de loyauté que le ministère de l’Agriculture a tenté de pendre le sonneur d’alerte Louis Robert, avant que l’agronome soit sauvé par le ressac de l’opinion publique.

Ne pas parler, jamais. Ne pas faire de vagues. Ne pas parler aux médias. Ne rien commenter sur Facebook. Parce que oui, « l’employeur » surveille parfois les commentaires des infirmières, des enseignants, des fonctionnaires sur Facebook.

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Ainsi, en Estrie, un infirmier a été suspendu pour avoir osé parler de ses conditions de travail déplorables et violentes sur sa page Facebook. Ces conditions de travail étaient connues, sues du CIUSSS de l’Estrie. En parler publiquement lui a valu une suspension.

Il y a aussi les dangers de parler en privé. Je ne niaise pas. Même parler en privé, dans un groupe de discussion, de ce que pourraient faire des infirmières pour protester contre des conditions de travail inhumaines peut vous valoir une suspension.

C’est arrivé à une infirmière de ce même CIUSSS de l’Estrie : suspendue pour avoir fait l’équivalent numérique de penser à voix haute à côté de la machine à café. Big Brother is watching vos pensées…

Pas juste en Estrie. Ça fait cinq ans que j’ai écrit pour la première fois à propos de l’utilisation abusive du « devoir de loyauté » pour fermer la gueule aux employés du secteur public. Je pensais que ça ne concernait que les profs. Force est de constater que les CIUSSS, les municipalités, les commissions scolaires et les ministères ont les mêmes avocats et consultants en RH.

Je cite deux spécialistes de la gestion, dans une lettre à La Presse, le 5 décembre 2019, à propos de la détresse des soignants dans le réseau : « Le Ministère s’entête à nier la crise actuelle et, surtout, à étouffer la critique des soignants au moyen du devoir de loyauté. »

Exemple récent, qui fait ces jours-ci les manchettes en Mauricie : une médecin qui dénonçait la fermeture des urgences au Cap-de-la-Madeleine a été démise de ses fonctions de cadre pour avoir osé émettre publiquement des bémols sur cette idée, par ailleurs dénoncée par une pétition de 9000 noms déposée à l’Assemblée nationale. Dans la saga qui a mené à cette rétrogradation, le supérieur de la Dre Janique Dion lui a rappelé son fameux « devoir de loyauté ».

En 2018, je vous ai parlé de cette enseignante de la commission scolaire de la Seigneurie des Mille-Îles, partie en sabbatique parce qu’elle en avait assez de pratiquer son métier dans des conditions de misère. Elle m’avait raconté son histoire, à visage découvert, photo d’elle à l’appui dans La Presse+. La foudre des dieux scolaires est tombée sur Kathya Dufault : la commission scolaire lui a livré une guérilla juridique payée par vos taxes, en partie sur un reproche d’entorse au devoir de loyauté.

Il ne faut pas être Albert Einstein pour comprendre pourquoi les gestionnaires utilisent le devoir de loyauté comme un bâillon pour faire taire les employés qui pourraient être tentés de parler publiquement de problèmes dans les rouages d’une école, d’une urgence, d’un CHSLD, d’un laboratoire de recherche financé par les fonds publics.

Parce que l’État s’accommode très, très bien d’écoles aux toits qui fuient et dépourvues de ressources pour aider les élèves en difficulté ; l’État s’accommode très, très bien d’intervenantes de la DPJ surchargées de dossiers et à qui on ne fournit pas de téléphones cellulaires dotés de GPS ; l’État s’accommode très bien de ce que le secteur privé vampirise et détourne la recherche sur les pesticides financée par vos taxes…

Mais faut pas que ça se sache.

Parce que quand un employé parle, le public ouvre les yeux, le public se fâche. Des journalistes appellent, avec leurs questions fatigantes. Des députés se lèvent à l’Assemblée nationale pour picosser la ministre.

Régler les problèmes, c’est compliqué.

Mais fermer la gueule aux employés, c’est simple.

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C’est très clairement dans le livre de jeux des avocats et des consultants en RH qui conseillent les dirigeants scolaires, les gestionnaires de CIUSSS, les municipalités et les ministères : ceux qui dénoncent, tu les suspends, tu les congédies et le problème disparaît. Si tu es obligé de les réembaucher ou d’annuler leur suspension, pas grave : ils auront assez souffert psychologiquement pour ne pas recommencer. Et ça a le mérite d’envoyer un signal clair à tous leurs collègues qui seraient tentés de parler publiquement, eux aussi…

Je reviens à Mme Régine Laurent, qui s’est inquiétée bruyamment de ne pas avoir le son de cloche des intervenantes de la DPJ. La Commission m’a avisé que le cri du cœur avait porté ses fruits. Mais Mme Laurent savait, en dénonçant l’omerta, que les intervenantes avaient peur de subir des représailles si elles osaient venir raconter leur vérité à sa commission.

Mme Laurent le savait d’ailleurs depuis avant les travaux : la Commission a invité les intervenantes à utiliser un formulaire sécurisé pour témoigner. Sécurisé, dans le sens où l’État, leur employeur, n’aura pas accès à ce qu’elles raconteront dans ce formulaire…

Ceux qui ont peur de la mafia prennent le même genre de précaution.