Ces 24 personnes, ce sont les pompiers de la DPJ. Quand un enfant est victime de maltraitance grave à Montréal, ce sont elles qui décident si son cas doit tomber sous le coup de la loi. La Presse les a suivies et en est ressortie avec une question : si une telle équipe avait été en place à Granby, aurait-on pu éviter la mort d’une fillette ?

Katia Gagnon Katia Gagnon
La Presse

« Lâche mon bébé ! »

« Lâche mon bébé ! »

Marilou* a des marques rouges sur le cou. Son conjoint Michaël* l’a jetée sur le lit et a fait mine de l’étrangler il y a quelques instants. Il était furieux. Il a serré très fort. Et maintenant, Michaël tient leur bébé de 1 mois sur son bras. La petite tête fragile repose dans sa main. Il affiche « un air baveux », constate la jeune femme. Marilou est terrorisée à l’idée que Michaël laisse tomber le bébé par terre et qu’il le blesse gravement.

Finalement, le bras de Michaël change de direction et il lâche le bébé sur le lit.

Michaël sort en trombe de l’appartement.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Jennifer François, infirmière en pédiatrie sociojuridique de l’hôpital Sainte-Justine, examine le petit Dylan.

Marilou ne fait ni une ni deux, elle habille rapidement le petit Dylan*, le place dans son siège et quitte la maison. Une fois chez son père, elle porte plainte à la police. La DPJ est contactée. Les faits sont limpides : une telle chute pour un enfant de 1 mois, même sur un lit, peut avoir de très graves conséquences. Le signalement est retenu. C’est un code 2. Il faut intervenir dans les 24 à 48 prochaines heures.

Le dossier atterrit sur le bureau de Stéphanie Paris-Lebel, qui fait partie de l’équipe Évaluation-orientation abus du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Cette équipe, quasi unique au Québec, ne traite que les cas de maltraitance touchant de jeunes enfants, les cas de négligence grave ou d’abus sexuel. Tous ces cas, s’ils surviennent dans les milieux francophones ou allophones de l’île de Montréal, aboutissent ici.

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Valérie Millette, intervenante de l’équipe Évaluation-orientation abus du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Toutes les horreurs, on les a.

Valérie Millette, intervenante de l’équipe Évaluation-orientation abus du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Des pères ultra-violents, des mères en déni de grossesse qui tuent leur enfant à la naissance, des enfants étranglés, ébouillantés, brûlés, des fillettes au vagin déchiré, des grands frères agresseurs, des bébés aux membres fracturés…

« On doit demeurer complètement impassible devant un agresseur. Même s’il nous parle des pires paraphilies, de bestialité », dit Nathalie Lamothe. « Pogner les nerfs, ça ne donne rien. Ce n’est pas une tactique gagnante », acquiesce Valérie Millette, intervenante dans l’équipe depuis huit ans.

Bon an, mal an, plus de 1000 dossiers sont ainsi examinés par les intervenants, qui doivent répondre à deux questions. La sécurité et le développement de l’enfant sont-ils compromis ? Si oui, quelles mesures doit-on prendre pour rétablir la situation ? Des décisions délicates, où l’erreur peut avoir des conséquences dramatiques.

On travaille tous avec le risque d’en échapper un. Cette crainte-là, on l’a tout le temps.

Véronique Rhodet, qui travaille depuis sept ans dans l’équipe

Experts de la maltraitance

Les intervenants travaillent ainsi en équipe avec les policiers et les procureurs, dans le cadre d’une entente multisectorielle, afin d’éviter aux enfants de répéter leur histoire plusieurs fois. Leurs entrevues doivent être réalisées avec le plus grand soin. Les questions sont très larges, jamais suggestives, afin d’éviter à tout prix de mettre des mots dans la bouche des enfants. « Ça m’est arrivé de réaliser des entrevues sous une table en jouant aux blocs », raconte Valérie Millette.

Mais la somme d’expérience de l’équipe dans le secteur précis de la maltraitance et des agressions sexuelles facilite grandement le travail des intervenants, estime la chef du service, Nathalie Lamothe. Elle agit parfois comme consultante pour les CISSS d’autres régions pour des cas de maltraitance. « Le protocole n’est pas toujours maîtrisé par les intervenants. Les étapes d’intervention quand on a quatre suspects pour de la maltraitance, à qui on confie l’enfant… C’est sûr qu’ici, on a une expertise de pointe. La maltraitance, c’est vraiment notre tasse de thé. »

Car les dossiers de maltraitance sont parfois très complexes. Comme ici, devant le cas de ce bébé de 1 an qui présente de multiples ecchymoses aux jambes. Sur l’ordinateur, les photos montrent une petite jambe potelée, marbrée de mauve. Tout le monde est suspect dans un tel dossier. Les parents, qui ont des problèmes de toxicomanie. Le personnel de la garderie que fréquente le bébé, même si elle est sans histoire. La famille du père, chez qui l’enfant se rend fréquemment. Chose certaine, le médecin qui a examiné l’enfant estime que les blessures ne sont pas compatibles avec l’apprentissage de la marche.

« Pour l’instant, c’est une blessure inexpliquée. Et le médecin n’est pas satisfait des explications des parents. Il s’est fort probablement passé un évènement criminel sur cette enfant », dit Annie-Claude Bibeau, la chef du service de Rétention et traitement des signalements, dont les intervenants reçoivent pas moins de 11 000 signalements chaque année.

Une mère aux troubles factices

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Stéphanie Paris-Lebel confie un jeune garçon à une collègue alors qu’elle doit s’entretenir avec la mère du bambin.

Il y a plusieurs façons de brutaliser un enfant et, au fil des ans et des cas, Anne-Marie Vanier est devenue spécialiste de l’une des formes les plus singulières de maltraitance : celle des troubles factices. Mme Vanier nous présente le dossier de la petite Emmeline*. Il est épais : une bonne quinzaine de centimètres de papiers, qui résument l’ensemble des démarches de l’intervenante dans ce dossier.

La mère d’Emmeline était persuadée que sa fille était atteinte d’une maladie rare. La petite, disait-elle, vomissait constamment, des vomissements en jets spectaculaires. Parce que ses parents réclamaient qu’elle soit exclusivement nourrie avec un lait d’exception, Emmeline a fini intubée et gavée dans la chambre d’un hôpital pour enfants.

« Il a fallu expulser les parents de la chambre, raconte Mme Vanier. Et dès que les parents sont sortis du portrait, les symptômes ont pris fin. » Il a fallu aller plusieurs fois au tribunal pour statuer sur le cas d’Emmeline, qui a fini par être nourrie sur ordre du juge.

Les parents faisaient vivre l’enfer au personnel de l’hôpital. « Certaines infirmières préféraient manquer leur quart de travail plutôt que d’être affectées à la chambre de l’enfant. C’était un personnel à bout de souffle. » La fillette a fini par être placée. Elle est en excellente santé.

Le problème des troubles factices, ou syndrome de Münchausen par procuration, touche la plupart du temps les mères. Ces femmes feignent ou exagèrent les troubles de santé de leur enfant, réclamant des soins de façon répétitive, dans le but d’attirer l’attention sur elles-mêmes, de démontrer, en quelque sorte, combien elles sont de bonnes mères. Ce genre de dossier est rare, environ six par année atterrissent sur le bureau d’Anne-Marie Vanier. Mais ils sont extrêmement complexes. « C’est très difficile à prouver. »

« Un évènement inquiétant »

Mais revenons à Marilou et au petit Dylan. La jeune mère est rencontrée dès le lendemain des faits par Stéphanie. Le père est toujours incarcéré. Les deux jeunes parents – ils sont tous les deux au début de la vingtaine – sont ensemble depuis plusieurs années. Ils sont partis en appartement avant même leur majorité et ont maintenant deux enfants, Dylan, le bébé, et une petite fille de 3 ans.

« Le caractère de Michaël a beaucoup changé dernièrement, observe Marilou, lors d’un entretien avec Stéphanie Paris-Lebel, auquel La Presse a pu assister. C’est pas facile, le poids de la vie. Les cartes de crédit, on a déconné. La voiture nous a coûté trop cher. On paye nos comptes, c’est OK, mais il voudrait avoir plus de sous. Quand il a appris que j’étais enceinte, peu à peu, il y a eu plus de stress. Ça dégénère rapidement depuis un mois. »

La jeune mère s’exprime clairement, elle est bien mise. Elle raconte posément l’histoire d’un couple formé à l’adolescence, des problèmes de consommation de Michaël, de ses propres problèmes avec la dépression et l’anxiété, de son enfance aux côtés d’une mère alcoolique. « J’ai vu des choses que je n’aurais pas dû voir. Elle m’a forcée à faire des choses que je ne voulais pas faire. »

Jennifer François, infirmière en pédiatrie sociojuridique de l’hôpital Sainte-Justine, examine ensuite le bébé. Elle explique à la mère les conséquences d’une telle chute pour un bébé de cet âge, au cerveau encore très fragile. « Ça aurait pu, en une fraction de seconde, devenir vraiment dramatique. C’est un évènement inquiétant, qui ne doit pas se reproduire », dit l’infirmière.

Le lendemain, Mme Paris-Lebel rencontre Michaël. Il vient tout juste de sortir de prison et transporte encore ses vêtements dans un sac plastique. Il a écopé d’une liste de conditions sévères, dont celle de ne pas entrer en contact avec Marilou ni avec ses enfants. Il est également tenu de suivre une thérapie pour la gestion des émotions et les dépendances.

Le jeune homme, qui a consenti à la présence de La Presse, est fébrile, parle rapidement, bouge constamment.

« Je n’ai pas eu de bases, moi. Et ça me trotte dans la tête. Je me sens perdu. Il y a comme un nuage au-dessus de ma tête. On vit paye par paye… Qu’est-ce que je vais pouvoir offrir à mes enfants ? » Il admet les faits de ce matin fatidique.

Oui, je l’ai déposé brusquement sur le lit. Sous l’effet de la rage, on ne mesure pas toujours les conséquences.

Michaël, père du petit Dylan

À son retour à l’appartement, une fois Marilou partie, il a vu arriver le véhicule de patrouille. Il a ouvert aux policiers.

« Vous venez pour moi, j’imagine ? »

Le message de l’intervenante à l’endroit de Michaël est clair. « La balle est dans votre camp. C’est vous qui devez changer, faire une démarche. Le spotlight, il est sur vous. » Après la rencontre, l’intervenante est optimiste.

Honnêtement, c’est rare qu’on voie une attitude aussi positive dans un cas de violence conjugale. Généralement, il y a peu de reconnaissance des faits.

Stéphanie Paris-Lebel, intervenante de l’équipe Évaluation-orientation abus du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal

Pour évaluer le dossier des deux enfants et établir une série de mesures qui éviteront la répétition d’une telle situation de violence, Stéphanie Paris-Lebel devra faire plusieurs visites à domicile chez les deux parents, contacter d’autres membres des deux familles, les policiers, les éducatrices de la garderie, le médecin des enfants, le futur thérapeute de Michaël, afin de connaître son assiduité et ses progrès. Elle devra noter le contenu de toutes ces interactions dans le dossier des enfants, et si d’aventure le dossier se retrouvait devant les tribunaux, elle devrait en assurer le suivi devant la cour.

Tout cela en 30 jours, top chrono. En règle générale, les intervenants de l’équipe sont ainsi impliqués dans la vie de cinq à dix familles à la fois.

* Les noms des enfants et des parents, ainsi que certains détails de leur histoire, ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des enfants, tel que le prescrit la Loi sur la protection de la jeunesse.

Unité 1

Le signalement vient d’entrer, et il est préoccupant. Un enfant de 6 ans aurait été frappé à coups de poing et de pied par son père la veille. L’enfant a déjà été signalé il y a un an. Les parents s’étaient engagés à ne plus le frapper. « Visiblement, ils n’ont pas compris », dit Isabelle Negri-Corbeil, intervenante de l’équipe abus et maltraitance.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Isabelle Negri-Corbeil, intervenante de l’équipe abus et maltraitance

Isabelle fait partie des intervenants qui ne traitent que des codes 1, des situations d’extrême urgence, comme celle du petit Jules*. C’est l’unité 1. « Il y a deux semaines, on a eu huit codes 1 le même matin. Huit ! », s’exclame la chef d’équipe, Nathalie Lamothe. « Ce jour-là, j’ai fini à 22 h 30 », dit Mme Negri-Corbeil.

Un enfant de 6 ans, des coups, une récidive de la part des parents, et le nom de l’école que fréquente le petit. C’est à peu près la somme des renseignements dont dispose Isabelle en ce matin d’hiver. Il y a d’autres enfants dans la maison, deux petites sœurs de 4 ans et quelques mois. Jules est actuellement à l’école, la petite sœur, à la garderie.

12 h 30

L’intervenante met son manteau et saute dans sa voiture, puisque « le parc automobile », qui se résume à un seul véhicule, a malheureusement été réquisitionné par quelqu’un d’autre. L’école est tout près. Avant d’entrer, elle échange avec une collègue qui va appeler les parents pour leur annoncer qu’ils ont fait l’objet d’un signalement.

Jules fait son entrée dans le bureau où on a installé Isabelle Negri-Corbeil, accompagnée de la représentante de La Presse. Le petit garçon filiforme, yeux verts, cheveux blonds, s’assoit. « Je travaille avec la protection de la jeunesse. Tu sais ce que c’est ? » Signe de tête : c’est non. « Je travaille avec les enfants, les papas et les mamans quand ils ont des problèmes à la maison. »

L’intervenante et l’enfant entament une longue conversation. Isabelle commence par lui parler du concept de vérité et de l’importance de répondre « je ne sais pas », quand on ne sait pas. Ensuite, elle lui parle de ce qu’il aime faire, du soccer et de la Nintendo Switch. Puis elle entre dans le vif du sujet.

« Parle-moi de ta journée d’hier à partir du moment où tu as ouvert les yeux.

— Je me suis levé, je me suis habillé, j’ai déjeuné, et quand j’étais aux toilettes, j’ai éclaboussé mon petit frère au lieu de brosser mes dents. Mon père est venu me frapper.

— Parle-moi de ça.

— Il m’a frappé avec sa main.

— Comment était sa main quand il a frappé ? »

La petite main se referme en un minuscule poing.

14 h

Jules s’amuse seul dans la salle de jeux, aux bureaux de la DPJ. Isabelle Negri-Corbeil a communiqué avec les deux parents. La mère affirme qu’elle est incapable de se déplacer. Isabelle offre de payer le coût de la course en taxi, madame refuse. Le père dit être en voyage d’affaires à Toronto… mais sa femme n’était pas au courant.

Le petit a été examiné par l’infirmière, qui n’a trouvé aucune marque de coups. « Mais ça ne veut rien dire, dit Mme Negri-Corbeil. Très souvent, il n’y a aucune marque. Il n’a pas de marques, mais il est crédible dans son récit. » L’entrevue montre que l’enfant est bien nourri, stimulé adéquatement, qu’il ne s’est jamais retrouvé à l’hôpital avec, par exemple, un bras cassé.

16 h

L’intervenante en est à son troisième appel avec la mère. « Ce serait beaucoup plus rassurant pour votre garçon si vous veniez ici », lui dit-elle. La mère refuse obstinément de se déplacer. Isabelle demande à une collègue de s’occuper de Jules et elle reprend le volant pour aller chez la mère.

18 h

Isabelle Negri-Corbeil revient de chez la mère. Cette dernière nie tous les faits. « Elle dit que son fils n’a pas été frappé. » L’intervenante lui propose d’être épaulée par une collègue de l’équipe Intervention rapide et intensive (IRI), qui se rend dans les familles, l’espace d’un mois ou deux, pour épauler les parents dans leur relation avec leur enfant. La mère refuse net.

« Elle m’a dit que son fils est manipulateur et recherche de l’attention, dit Isabelle. C’est sûr que pour nous, c’est un facteur de risque qu’elle prête des intentions à son enfant. Je lui ai dit que je ne pouvais pas ramener son enfant à la maison dans ces conditions. »

La mère n’a suggéré aucun nom de personne de son entourage qui pourrait, pour ce soir, accueillir Jules pour le coucher, car en l’absence de faits clairs, l’intervenante est réticente à le renvoyer chez lui. La mère a même refusé d’assembler un petit sac avec quelques effets personnels pour son fils, qui devra être placé en famille d’accueil d’urgence. Isabelle soupire.

« C’était d’une tristesse… »

18 h 30

L’intervenante est au téléphone avec le père, qui reconnaît maintenant avoir donné une « gifle » à chacun de ses deux enfants, au niveau des tempes. « Je n’ai pas donné de coups de poing ni de coups de pied. Mais j’étais vraiment exaspéré. » Le père demeure étrangement passif lorsqu’on lui annonce que son fils pourrait être placé en famille d’accueil d’urgence. « Peut-être qu’ils veulent punir l’enfant indirectement. Tu as parlé, alors voici les conséquences », dit-elle.

Le père dit ne pouvoir revenir de Toronto que dans plusieurs jours. « Vous comprenez que votre fils ne pourra pas retourner à la maison tant qu’on ne se sera pas rencontrés. Pensez à votre fils », dit-elle.

L’intervenante retourne voir l’enfant, toujours occupé avec ses figurines de dragons dans la salle de jeux. « Pour ce soir, tu ne pourras pas aller faire dodo à la maison. On va aller ensemble dans l’auto et on va aller chez une dame pour la nuit. » Jules reçoit calmement cette nouvelle, sans une plainte, sans une larme. Il enfile docilement son manteau.

19 h 15

La famille d’accueil d’urgence est en banlieue de Montréal. Avant de partir du bureau, Isabelle Negri-Corbeil a donné à Jules une boîte de trois figurines, tirée de la petite réserve de « cadeaux » destinés aux enfants. En voyant la boîte, le visage de Jules s’est éclairé pour la première fois de la journée. Dans la voiture, il contemple ses figurines avec émerveillement. « Est-ce qu’à la maison de la dame, je vais pouvoir garder mon jouet ? »

20 h

En entrant dans la famille où il passera la nuit, Jules s’accroche à ses figurines comme à une bouée de sauvetage. Il enlève son manteau, s’assoit sagement à la table et ne dit pas un mot. Il fait un grand sourire quand on lui propose un spaghetti pour souper. « Veux-tu que je te montre ta chambre ? », demande la responsable de la famille d’accueil. Jules fait oui de la tête. Ils montent à l’étage. Un petit lit, un couvre-lit bleu, un ourson sur l’oreiller. C’est ici que Jules passera la nuit.

20 h 30

L’intervenante parle à la mère dans sa voiture pour la cinquième fois de la journée. Cette dernière semble stupéfaite de constater que son fils passera la nuit dans une famille d’accueil. « Est-ce que j’ai le choix ? », demande-t-elle. « Non, pour ce soir, vous n’avez pas le choix », répond l’intervenante. Tout au cours de la journée et des multiples conversations avec Isabelle Negri-Corbeil, jamais les parents n’ont demandé comment allait leur enfant. Ils n’ont pas demandé à lui parler. Et à aucun moment l’enfant n’a réclamé la présence de son père ou de sa mère.

* Les noms des enfants et des parents, ainsi que certains détails de leur histoire, ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des enfants, tel que le prescrit la Loi sur la protection de la jeunesse.

60 jours à la DPJ

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Pizza. Foyer. C’étaient les deux mots de code dont Véronique Rhodet avait convenu avec la jeune Samira*, 14 ans. « Si tu me dis ça, j’appelle immédiatement le 911 », lui avait-elle expliqué. Si Samira était dans l’impossibilité de trouver un téléphone, la jeune fille avait la consigne de mettre une cuillère de métal dans sa poche pour faire sonner le détecteur de métal à l’aéroport et, ainsi, se retrouver seule avec les douaniers. Il fallait éviter à tout prix qu’elle ne soit conduite vers un mariage forcé.




Étape 1 : signalement

C’est Jannick Le Gouadec, qui travaille à la Rétention et au traitement des signalements, qui a reçu les premiers rapports sur la situation de Samira. L’adolescente de 14 ans, d’origine afghane, a des conflits importants avec sa mère depuis deux semaines. Elle parle de suicide, menace de boire de l’eau de Javel. « Le conflit familial a dégénéré, la mère lui donne des gifles, des coups de poing et des coups de pied. » Pour l’instant, l’appel est « coté 3 », c’est-à-dire qu’on doit lui donner une suite au cours des prochaines semaines.

Quelques heures plus tard, nouvel appel : Samira est maintenant à l’hôpital. Elle a fait une nouvelle tentative de suicide. Une dizaine de minutes après, un nouveau signalement ajoute des faits inquiétants au dossier. « On nous a expliqué qu’elle était promise à son cousin. » Un possible mariage forcé. Immédiatement, le dossier passe en mode urgence totale. La jeune fille ne doit, sous aucun prétexte, retourner chez elle si l’hôpital lui donne son congé. Le dossier informatique de Samira est frappé d’une pastille rouge, comme tous les cas possibles de violence basée sur l’honneur.

Étape 2 : évaluation et orientation

Dès qu’elle reçoit le signalement, Véronique Rhodet, qui travaille à l’équipe maltraitance et abus sexuel, part en catastrophe de son bureau pour se rendre au CHU Sainte-Justine. Elle rencontre le personnel qui s’est occupé de la jeune fille, puis entre dans la chambre. « Il y a de l’électricité dans l’air. » La mère est là, comme d’autres personnes de la communauté afghane. Samira lui dit qu’elle va mieux et qu’elle est prête à retourner chez elle. Pas question, répond Véronique. « Tu ne peux pas retourner à la maison. » La communication avec la mère, qui ne parle que l’urdu, est complexe. Une amie de la famille parle anglais : elle lui explique que le père a abandonné la famille pour se marier avec une autre femme. « La mère semble touchée par la situation de sa fille. Elle a une attitude très correcte. »

Samira passe la nuit, et les deux jours qui suivent, dans un centre de la DPJ. « Elle est super insécure. » Lors de multiples conversations avec la mère, Véronique Rhodet établit que la jeune fille a bel et bien été frappée, mais la mère nie toute possibilité de mariage forcé. « Elle dit que c’était une blague. »

Samira peut-elle retourner chez elle ? L’intervenante a 48 heures pour prendre cette décision, sinon le dossier devra être judiciarisé. « Dans les situations de violence basée sur l’honneur, il faut déterminer si on est dans une situation à risque. Dans ce cas, il y avait des indices des deux bords. » L’intervenante est rassurée par ce qu’elle perçoit de la mère, qui ne semble pas si attachée aux traditions afghanes. L’adolescente ne semble pas faire l’objet d’un contrôle excessif.

Cependant, les sœurs de Samira ont toutes eu des mariages arrangés. Véronique Rhodet tranche donc que oui, la situation de Samira est problématique. Sa sécurité et son développement sont compromis à cause des violentes disputes avec sa mère et, aussi, d’un risque d’abus sexuel – un possible mariage forcé. Samira retourne donc chez elle, et c’est là que Véronique met au point avec elle les codes qui lui permettront d’alerter l’intervenante si d’aventure on l’emmenait vers l’aéroport contre son gré. À la mère, l’intervenante propose des services de suivi rapides et intensifs, afin de mieux gérer les conflits avec sa fille.

Étape 3 : application des mesures

C’est Laurie Bilodeau, qui œuvre au module Intervention rapide et intensive (IRI), qui hérite du cas de Samira. Son mandat : des interventions de quelques heures, plusieurs fois par semaine, pendant quatre à six semaines, pour établir une dynamique familiale plus saine. « Au départ, la mère était quand même réticente, dit Laurie. Elle nous a répété que le mariage, ce n’était pas réellement son intention. »

L’intervenante est demeurée 50 jours dans la famille. Elle était présente de six à huit heures par semaine au départ, puis autour de quatre ou cinq heures. En tout et pour tout : une trentaine d’heures d’intervention directe. « Au début, il y avait beaucoup de crises, la jeune voulait quitter le domicile, on était beaucoup dans l’état d’urgence. »

Laurie Bilodeau s’est employée à rééquilibrer les rôles dans la famille et à clarifier les situations de chacun. Samira avait eu une perception erronée du mariage de ses sœurs, le sujet a été abordé franchement. « La mère s’est engagée devant tout le monde à ne pas la forcer à se marier, explique Laurie. La perception de Samira était basée sur des faits concrets, mais la menace réelle n’était pas là. »

* Les noms des enfants et des parents, ainsi que certains détails de leur histoire, ont été modifiés afin de préserver l’anonymat des enfants, tel que le prescrit la Loi sur la protection de la jeunesse.

Un drame évitable ?

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La fillette de Granby morte en avril 2019 ainsi que son petit frère, qui vivaient tous deux avec leur père, avaient été signalés par la DPJ à de multiples reprises. Le dernier signalement a été enregistré près d’un an avant la mort de la petite. L’évaluation réalisée par la DPJ avait conclu que la sécurité et le développement des enfants étaient compromis, notamment à cause d’un risque sérieux de subir des agressions physiques. Une première intervenante a été mandatée pour offrir du soutien à la famille. En mai, une nouvelle intervenante est affectée au dossier. Elle est demeurée en fonction pendant six mois. Un récent jugement du Tribunal de la jeunesse a statué que « le suivi social et la prise en charge de l’intervenante comport[ai]ent de graves lacunes ». Durant toute la durée de son intervention dans la famille, l’employée de la DPJ travaillait à temps partiel, mais sa charge de travail demeurait pleine et entière. « Bref, conclut le juge Mario Gervais, elle a été abruptement mise en situation d’échec par la directrice de la protection de la jeunesse. »