Je me souviens de la première fois que j’ai vu deux joueurs de hockey se battre. C’était un samedi soir. Les Blackhawks de Chicago affrontaient le Canadien de Montréal, dans un Forum qui était encore loin d’être Pepsi.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

John Ferguson a donné un coup de coude au visage de Bobby Hull. Bobby Hull ne l’a pas pris. Il a jeté les gants. Ferguson, aussi. C’était parti. Des coups de poing sur la margoulette, à répétition, comme dans les films d’Eddie Constantine, le Vin Diesel du noir et blanc. Sauf que ce n’était pas un film. C’était vrai. Les deux gars se pétaient vraiment la gueule. Et le sang coulait vraiment.

PHOTO RÉAL ST-JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Bobby Hull et John Ferguson s’apprêtent à engager le combat lors du dernier match de la demi-finale de la Coupe Stanley entre les Blackhawks de Chicago et le Canadien, en 1968.

Soudain, mon père ne ronflait plus. Les yeux rivés sur l’écran, il hochait la tête en faisant des tut-tut avec sa bouche. Sa langue claquant contre son palais. Un peu comme on appelle un chien. Mon père commentait tout ce qui se passait à la télé en émettant ce son. Tut-tut. Un discours de Trudeau, tut-tut. La montée du prix du pétrole, tut-tut. Olivier Guimond déboulant les escaliers, tut-tut. Plus il y avait de tut-tut, plus ce qu’il voyait l’étonnait, le renversait ou le choquait. Le combat était rendu à une douzaine de tut-tut quand, finalement, les arbitres ont séparé les deux belligérants. Dix minutes de punition.

Dans ma tête d’enfant, j’essayais de comprendre, ce qui venait de se passer. Si mon frère et moi, on se met à se battre pour se faire mal pendant qu’on joue à quelque chose, nos parents nous envoient dans notre chambre. Le jeu est fini pour nous. Pas au hockey. Au hockey, tu peux agresser quelqu’un physiquement, reprendre ton souffle, et revenir dans l’action après. Souvent pour prendre ta revanche. C’est absurde. Je ne le comprenais pas dans les années 60. Je ne le comprends toujours pas en 2020.

Dans tous les sports d’équipe, quand deux joueurs en viennent aux coups, c’est terminé. Aux douches ! Au baseball, au football, au basketball, au soccer, au volley-ball, nommez-les tous, les batailleurs sont chassés du match.

Pas au hockey. Pourquoi ? Parce que ça fait partie de la culture. Péter la gueule en sang de son adversaire, c’est de la culture. Ben quins ! Certains de mes oncles me tenaient ce raisonnement. Le hockey est un sport physique, où les joueurs reçoivent constamment des contacts, ils ont besoin de pouvoir se battre comme soupape. Sinon, ce serait encore plus dangereux. N’importe quoi. Les joueurs de football américain ne cessent de se rentrer dedans violemment pendant quatre quarts. Mais on ne leur donne pas le droit de se battre pour évacuer le méchant.

L’autre argument massue, dans le sens de massue préhistorique, c’est que les gens aiment ça. Personne ne quitte les gradins ou ne change de chaîne quand un combat survient. Vrai. Mais ça ne prouve rien. Ça prouve juste que l’être humain est captivé par la gravité. Quand une bataille a lieu, dans la foule, entre deux spectateurs, les gens cessent de regarder la partie, pour regarder les deux innocents se taper dessus. Est-ce que ça veut dire qu’il faut permettre aux spectateurs de se battre entre eux parce que la foule les regarde ? Ben non. Les deux innocents sont expulsés par les gardiens de sécurité. Et ils n’auront pas le droit de revenir à leur siège dix minutes plus tard.

Les dirigeants du hockey laissent perdurer un comportement qui est banni dans tous les autres évènements sportifs. À part la boxe, la lutte et les combats extrêmes. Pour des raisons évidentes. S’ils ne se battaient pas, dans ces disciplines, ils ne feraient rien d’autre. Miser sur les bagarres au hockey, c’est ne pas aimer le hockey. C’est croire que le sport, en soi, est trop plate et qu’on a besoin de la violence pour faire vivre des émotions au monde. Alors que c’est tout le contraire. Le hockey est un sport sublime. Alliant la grâce du patineur et la force du laboureur. C’est le sport d’équipe le plus rapide du monde, rien de moins. Pas besoin de batailles de taverne pour le rendre attrayant.

PHOTO STEPHEN R. SYLVANIE, ARCHIVES USA TODAY SPORTS

Ryan Reaves, des Golden Knights de Vegas, s’est battu avec Ross Johnston, des Islanders de New York, la semaine dernière.

Heureusement, les mentalités évoluent. Jeudi dernier, les dirigeants de La Ligue de hockey junior majeur du Québec devaient passer un règlement interdisant les bagarres. La LHJMQ serait devenue le premier circuit junior de la Ligue canadienne à le faire. De quoi être fier d’être québécois. Malheureusement, le vote sur la question a été reporté en août. Il faut croire que les mentalités ont besoin de six mois de plus pour évoluer. Espérons que le circuit Courteau ne manquera pas ce rendez-vous avec le sens des responsabilités.

La culture de la bataille au hockey a brisé des vies et encouragé des jeunes à devenir violents. C’est la culture de l’intimidation. Une culture dépassée.

C’est la Ligue nationale de hockey qui devrait faire preuve de leadership dans ce domaine. Et faire ce que toutes les autres ligues professionnelles ont déjà fait. Bannir la violence. Se taper sur la gueule ne fait pas partie de notre sport. Quand deux athlètes font ça, ils ne pratiquent plus notre sport. Ils commettent un délit, une agression. Alors, dehors.