Depuis deux semaines, rien n’a plus d’importance que « la promenade » dans les vies détraquées de Manon Trudel et Julien Bergeron. « Tout tourne autour de la promenade. La première information qu’on veut avoir, le matin, c’est l’heure de la promenade », raconte Manon.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Il faut dire que le couple n’a plus rien d’autre. Les deux Montréalais se sont embarqués à bord du Diamond Princess pour une croisière de rêve en Asie du Sud-Est. Les voilà confinés dans la cabine E106. Une cabine minuscule, sans hublot ni balcon.

Deux semaines qu’ils subissent ce huis clos étouffant. Dans le noir. À ne pas savoir, lorsqu’ils ouvrent les yeux, s’il fait jour ou nuit. À ne pas savoir, non plus, si les autres passagers sont toujours à bord. Ou même toujours vivants.

Ce qu’ils redoutaient tant a d’ailleurs été confirmé, mercredi en fin de soirée : deux passagers japonais, tous deux octogénaires, ont succombé au virus après avoir été transférés du navire à l'hôpital.

« On a eu dix heures de clarté en deux semaines. Dix heures d’air frais », confie Julien. Dix heures bénies hors de leur damnée cabine : les promenades sur le pont.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE FACEBOOK DE FLAVIE TRUDEL

Manon Trudel et Julien Bergeron 

Elles ont un goût de liberté, malgré les « officiers de la quarantaine » qui encadrent ces sorties. Manon et Julien sont surveillés, bagnards dans la cour de leur prison flottante. Pas question d’aller au bar, à la piscine, au restaurant. Tout est désert, condamné. La croisière ne s’amuse plus.

Des centaines de passagers ont commencé à débarquer au port de Yokohama, mercredi, au terme de la quarantaine imposée par les autorités japonaises pour circonscrire l’épidémie de coronavirus. L’avion nolisé par le gouvernement Trudeau pour rapatrier les passagers canadiens devrait décoller vendredi.

Mais Manon et Julien resteront derrière. Ils avaient leurs billets. Ils n’attendaient que cela, ne rêvaient qu’à cela. Enfin, ils avaient atteint la lumière au bout du tunnel. Ou presque. Mardi, vers 11 h, ils ont reçu un coup de massue : le COVID-19 s’était introduit dans la cabine E106.

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C’est Julien Bergeron qui a contracté le virus. Depuis, il se prive des rares promenades sur le pont, pour éviter de contaminer les autres passagers. Il ne s’explique pas, mais alors pas du tout, que ces sorties ne lui aient pas été interdites par les autorités sanitaires.

Il n’est pas le seul. Le Japonais Kentaro Iwata, expert en maladies infectieuses, s’est glissé à bord du Diamond Princess. Cet homme de terrain, qui a lutté contre les épidémies d’Ebola et de SRAS en Afrique et en Chine, n’a jamais eu aussi peur d’être contaminé que sur ce paquebot maudit…

Le professeur Iwata parle d’une situation « complètement chaotique » à bord, où les passagers infectés se mêlent allègrement aux autres. De lieu de quarantaine censé être sécurisé, le Diamond Princess s’est transformé en dangereux incubateur de virus. La stratégie japonaise a viré au désastre.

Bien malgré eux, les 3711 passagers sont devenus les cobayes de cette expérience logistique ratée.

« Peu après notre visite à Hong Kong, le capitaine nous a dit qu’on courait très, très peu de risques, d’après l’expert médical du bateau, de contracter le coronavirus », raconte Julien.

PHOTO REUTERS

Des centaines de passagers ont commencé à débarquer du Diamond Princess au port de Yokohama, mercredi, au terme de la quarantaine imposée par les autorités japonaises pour circonscrire l’épidémie de coronavirus.

Deux semaines plus tard, 621 passagers sont malades, dont 43 Canadiens. Ce navire de croisière est devenu – et de loin – le plus gros site d’infection à l’extérieur de la Chine.

Ce terrible gâchis, Manon Trudel l’avait vu venir.

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Ça fait des jours que l’enseignante québécoise tente d’alerter les autorités : les mesures de protection offertes aux passagers, dit-elle, sont inadéquates. Elles sentent l’improvisation.

Manon s’y connaît. Au cégep de Sorel-Tracy, elle enseigne dans un programme de santé et sécurité au travail. L’un de ses cours porte précisément sur les… contaminants biologiques !

« Une journée, on nous dit de porter des gants pendant les promenades. Le lendemain, on nous dit de ne plus porter de gants. Une journée, on prévient de garder une distance d’un mètre de tout individu. Le lendemain, c’est deux mètres. C’est n’importe quoi ! »

Ça fait des jours qu’elle se tue à le dire et qu’elle a l’impression de parler dans le vide. La propagation fulgurante du virus à bord lui a donné raison. Tout comme de plus en plus de scientifiques à travers le monde.

Le Japonais Eiji Kusumi, médecin spécialiste des maladies infectieuses, au New York Times : « La mise en quarantaine à bord du navire est un échec sans précédent. »

La Canadienne Roojin Habibi, avocate spécialisée en droit international de la santé, au Guardian de Londres : c’est une expérience réalisée en temps réel, qui a transformé le navire en « marmite bouillante de transmission ».

Les Centres pour la prévention et le contrôle des maladies des États-Unis (CDC), dans un communiqué : « Le taux des nouvelles infections à bord, spécialement parmi ceux qui n’ont pas de symptômes, constitue un risque toujours présent. »

Malgré ce sérieux avertissement, des milliers de passagers continuent de débarquer de l’incubateur flottant. Ils s’engouffrent dans des taxis, dans des trains, dans le métro de Tokyo.

Ils s’évanouissent dans la nature.

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Manon et Julien m’ont accueillie virtuellement dans la cabine E106 mercredi. Nous avons discuté via Messenger. Le couple se pressait sur le lit, qui prend toute la place dans la cabine.

Julien toussait un peu. Ça faisait 36 heures qu’il se savait porteur du coronavirus. Il n’avait pas reçu de soins. Pas le moindre. Il ne savait pas quand on le transférerait à l’hôpital. Peut-être jeudi. Peut-être vendredi.

Manon ignorait si elle avait contracté le virus. Elle n’avait pas de symptômes, mais qui sait ?

Ne pas savoir. C’est le plus dur, pour Manon et Julien.

Ils ne font plus confiance aux autorités japonaises. D’autant que les nouvelles d’un couple québécois atteint du coronavirus, Diane et Bernard Ménard, sont peu encourageantes. Les deux septuagénaires, fort mal en point, sont soignés dans un hôpital militaire spartiate. Ils doivent payer pour tout, même un comprimé de Tylenol. Même pour du papier de toilette.

Bref, Manon et Julien veulent être rapatriés au Canada. Peu importe le prix à payer, dit Manon. « On peut faire du camping sauvage en hiver, aller dans une mine désaffectée, dans le bois, sur une base militaire, n’importe où au Canada où on pourra être soignés sans contaminer personne. Parce qu’on imagine que Julien ne guérira pas comme ça, en se regardant le nombril. »

Ils sont conscients des risques de contamination en vol, mais soulignent que 14 Américains infectés viennent d’être rapatriés. Ils sont prêts à tout. « On veut absolument rentrer au Canada, supplie Manon. On serait prêts à rentrer n’importe comment. Même dans un sous-marin sans fenêtre. »