Dans un article intitulé « La viande et le mot qui commence par un H », paru en 2018 dans la revue progressiste américaine Current Affairs et devenu culte chez les véganes et antispécistes, le journaliste Nathan J. Robinson pose la question suivante : « Vu le niveau de souffrance lié à l’abattage en masse des animaux, comment est-il possible qu’on ne considère par cela comme une des pires atrocités morales de notre époque ? »

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Cette observation inquiète, horrifiée sur le sort que l’on fait subir aux animaux, surtout ceux que l’on mange, on l’entend beaucoup par les temps qui courent. 

Avec leurs actions quasi hebdomadaires, les défenseurs des droits des veaux, vaches, cochons et autres oiseaux ont très efficacement attiré l’attention sur leur cause. On les lit sur les réseaux sociaux, on les entend à la radio, on les voit à la télé. On les découvre même dans les pages Débats de La Presse où, la semaine dernière, un texte intitulé « Malheureusement, les êtres animaux ne votent pas », signé par Alain Roy, professeur à la faculté de droit de l’Université de Montréal, rappelait aux élus leurs obligations à l’égard du bien-être et de la sécurité des animaux.

Cette discussion sur le respect des bêtes a totalement sa raison d’être. L’élevage industriel, le transport, l’abattage en masse, en particulier, portent tous flanc à la critique et doivent être scrutés et montrés du doigt. Il y a des abus, de la nonchalance, de l’irrespect et de l’irresponsabilité envers les animaux. 

Et comme le professeur Roy, je suis même prête à entendre les arguments en faveur d’une certaine désobéissance civile intelligente pour dénoncer ces réalités. Tant que ce qu’on dénonce, ce sont les vrais excès et dérapages qui sont du côté de l’industrie et non des artisans qui font de leur mieux pour être carnivores en faisant honneur aux animaux.

Là où je décroche, cependant, c’est quand on commence à comparer ces atrocités à celles qui sont subies par les humains. Parce que le « mot qui commence par un H » dont parle le journaliste Robinson, c’est l’Holocauste.

Or là, je dis non. L’abattage des bœufs et des canards ou des porcs et des dindons, ça ne se compare pas aux pires atrocités que les humains ont subies dans le passé. Et qu’ils subissent encore.

En tout cas moi, vous ne me ferez jamais changer d’idée à cet égard. Et je ne crois pas que je sois la seule à encore croire que les malheurs des humains, en commençant par l’injustice et l’exploitation, doivent passer avant ceux des poussins.

En vertu de mes valeurs, le gavage des canards pour leur foie ne sera jamais une torture aussi grave que l’excision par exemple, pourtant encore largement pratiquée. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (UNICEF) en 2016, au moins 200 millions de filles et de femmes, actuellement en vie, ont subi des mutilations génitales dans 30 pays, mais surtout en Éthiopie, en Indonésie et en Égypte. Dans de ce pays, à la fin de janvier, la mort d’une fillette de 12 ans à la suite d’une mutilation ayant causé une hémorragie a tragiquement rappelé la pratique encore courante de cette barbarie.

Autre horreur sans nom : le trafic humain et l’esclavage moderne. Selon un rapport de l’Organisation internationale du travail paru en 2017 et parlant des cinq années précédant le rapport, « 89 millions de personnes dans le monde ont fait l’expérience de certaines formes d’esclavage moderne, pour des périodes de temps allant de quelques jours à cinq ans ». Mariages involontaires, enchaînement par les dettes, travail forcé dans toutes sortes de secteurs, y compris encore et surtout l’industrie de l’exploitation sexuelle.

Les statistiques sont affolantes, et 71 % de ces victimes sont des femmes ou des jeunes filles. Surtout en Afrique, en Asie… En 2016, toujours selon le même document, un million d’enfants, presque totalement des fillettes, étaient victimes d’exploitation sexuelle.

Mais pas besoin d’aller jusqu’en Afrique pour parler d’atrocités subies par des humains.

En janvier, Eustachio Gallese, un meurtrier condamné à la prison à vie parce qu’il avait tué sa femme, a été accusé du meurtre de Marylène Lévesque, 22 ans. Gallese était en semi-liberté depuis mars 2019 et s’il s’est retrouvé en présence de la jeune Lévesque. Pourquoi ? Parce la jeune femme placée devant ce danger était une « travailleuse du sexe ». Et permettre au prisonnier de voir de telles femmes faisait apparemment partie d’une stratégie de semi-liberté approuvée par les autorités, même s’il y a actuellement un flou total sur quand et comment ce fut possible.

Les mots me manquent pour dire à quel point cette histoire est tragique et révoltante. Comment a-t-on pu abandonner ainsi cette jeune femme ?

Comme le professeur Roy, j’aimerais rappeler les élus et les autorités à leurs obligations de protéger tout le monde, tous les humains, contre les meurtriers.

PHOTO KACPER PEMPEL, ARCHIVES REUTERS

« Je suis même prête à entendre les arguments en faveur d’une certaine désobéissance civile intelligente pour dénoncer ces réalités. Tant que ce qu’on dénonce, ce sont les vrais excès et dérapages qui sont du côté de l’industrie et non des artisans qui font de leur mieux pour être carnivores en faisant honneurs aux animaux », écrit Marie-Claude Lortie.

En plus, je sais qu’il y a débat à cet égard, mais je suis de ceux et celles qui croient que la prostitution n’est pas le plus vieux métier du monde mais plutôt de l’exploitation et une aberration humaine à éradiquer au même titre que l’esclavage ou le travail des enfants. Donc que le système approuve qu’un détenu achète du sexe, geste illégal je le répète, est juste immonde.

Et je suis aussi de l’école de ceux qui croient que tout ça, c’est un problème pas mal plus grave que ce que subissent les porcs ou les dindons. 

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Donc comme le professeur Roy, j’aimerais ici rappeler les élus à leurs obligations et leurs engagements : en vertu du Code criminel canadien, depuis 2014, l’achat d’un acte sexuel est un acte illégal passible d’emprisonnement.

Or, selon des chiffres obtenus par La Presse en juillet dernier, donc environ quatre ans et demi après l’adoption de la loi, seulement 233 clients avaient été accusés au Québec. Approximativement une cinquantaine par année. Ce n’est rien quand on sait que la métropole et la province sont remplies de lieux qu’on appelle par toutes sortes d’euphémismes, en commençant par « salon de massage », mais dont on sait pertinemment que ce sont des endroits où s’achètent des actes sexuels à temps plein.

En d’autres mots, la loi n’est pas réellement appliquée. Ni par les policiers, ni par les procureurs, ni par personne. Pourquoi ? 

Il faudrait le savoir.

Cette banalisation de l’exploitation sexuelle (malgré la loi en place !) doit cesser.

Parce qu’au bout du compte, les victimes sont abandonnées à elles-mêmes. Tous les jours. Le meurtre de la jeune Marylène n’est que la pointe de l’iceberg.

Et ça, on n’en parle vraiment pas assez.

Et ça, c’est atroce.

À quand les coups d’éclat des militants en quête de justice pour parler de toutes ces horreurs sans nom tous les jours dans les médias et jusqu’à ce qu’elles cessent pour de bon ? 

Après, on s’occupera des canetons.