Déchirer : mettre en pièces, en morceaux, en lambeaux, sans se servir d’un instrument tranchant.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

Déchirement : action de déchirer. Grande souffrance physique, morale, affective. Discorde, division.

Déchirure : dommage causé par rupture, par blessure.

PHOTO MANDEL NGAN, AGENCE FRANCE-PRESSE

« Pendant que Trump s’enorgueillit des applaudissements, derrière lui, Pelosi s’en donne à cœur joie. Ou plutôt à cœur dégoûté. Son visage affiche peine et écœurement », écrit notre chroniqueur Stéphane Laporte.

C’est l’image forte de la semaine. Une scène complètement surréaliste. Mardi soir, Donald Trump termine son discours sur l’état de l’Union, dans le lieu sacré du Congrès américain : « My fellow Americans, the best is yet to come. Thank you ! God bless you… » Et pendant qu’il ajoute « God bless America  », la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, debout aux côtés du vice-président, Mike Pence, commence déjà à déchirer les feuilles du discours que lui a remis le président, à son arrivée.

Pelosi se tient debout, c’est le cas de le dire.

Pendant que Trump s’enorgueillit des applaudissements, derrière lui, Pelosi s’en donne à cœur joie. Ou plutôt à cœur dégoûté. Son visage affiche peine et écœurement. Elle déchire en deux une première pile de feuilles, puis une deuxième, puis une troisième, puis une quatrième. C’était un long discours.

Nancy Pelosi ne fait pas ça en cachette. Elle est dans le cadre. Elle fait partie de la photo. Il y a Trump, au premier plan. Le vice-président et la présidente de la Chambre des représentants, au second plan. Et le drapeau américain, derrière. Toute l’Amérique est là. Tous les symboles du pays, réunis. Et Pelosi déchire, déchire, déchire et déchire. C’est un geste de révoltée. Un peu plus et Pelosi se transforme en Femen.

Son culot est admirable. Mais la situation est déplorable.

Et comme dirait Marc Bergevin, tout ça est la faute de l’attitude. De l’attitude de Trump.

Le discours de l’état de l’Union est un moment d’unité. On est de gauche, on est de droite, on est démocrate, on est républicain, mais quand on est ensemble, dans cet endroit, on est l’Amérique, la plus grande puissance au monde. C’est ça, le message de cet instant. Pelosi, sans dire un mot, en a changé tout le sens. Le message est devenu : bullshit, tout ça n’est que de la bullshit. De la merde de bœuf. Du caca. Vite aux poubelles ! Vite au recyclage !

Il n’y a pas que le discours de Donald Trump qui est déchiré, tout le pays l’est. Le plus inquiétant dans tout ça, c’est que les anti-Trump commencent à agir comme Trump.

Il y a quatre ans, jamais Nancy Pelosi n’aurait manqué de respect envers la fonction de président. C’est une valeur fondamentale du peuple américain. On peut être pour. On peut être contre. Mais le président est le président. On l’honore. On ne l’humilie pas. Même quand on le tasse comme Nixon. On le laisse s’envoler en hélicoptère, en faisant le V de la victoire. On n’est pas derrière lui, à lui donner des coups de pied dans le cul ou à déchirer la photo de son cadre officiel. Le président a droit aux égards. 

Ce décorum a tenu durant 240 ans. En pleine cérémonie solennelle, la femme la plus puissante des États-Unis a fait un doigt d’honneur à l’homme le plus puissant des États-Unis. Les États-Désunis. L’Amérique est devenue House of Cards.

Les Américains sont de moins en moins des patriotes, et de plus en plus des partisans. Trump est rendu plus gros que le pays. Tant pour ceux qui l’adorent que pour ceux qui l’abhorrent.

La grossièreté de Trump pousse les gens à devenir grossiers. Même les plus dignes. Ainsi va la vie. Le mal engendre le mal. C’est le coronavirus qui est contagieux, pas la santé.

Les démocrates sont frustrés. Et la frustration ne fait faire rien de bon. Surtout pas gagner des élections. Le lendemain, le verdict du procès tenu par le Sénat est tombé : Trump acquitté. Quant à moi, faudrait plus l’écrire ainsi : Trump à quitter.

Imaginez si les Américains lui disaient : « Écoute le grand, on n’en peut plus. On s’en va. On a tout fait pour te dégommer, mais on n’y arrive pas. Tu ne veux pas partir, tu veux coller là, alors, c’est nous qui partons. Garde la maison. Garde le pays. On s’en va vivre chez des amis. Au Canada, au Mexique, en Nouvelle-Zélande. N’importe où, pourvu que tu n’y sois pas. Bye bye, Donald ! Prends soin du chien. »

Ça n’arrivera pas. Un peuple ne s’en va pas de son propre gré. Un peuple endure et s’habitue. Dans quelques mois, si les démocrates continuent à cafouiller, l’Amérique réélira le Sans-manière. Une fois, c’est une erreur. Deux fois, c’est assumé.

Vaut mieux un diviseur qui divise qu’un rassembleur qui ne rassemble pas. Au moins, Trump fait ce qu’il dit. Ainsi pense une bonne partie de son électorat.

Pelosi a déchiré la parole de Trump en deux, comme la parole de Trump déchire l’Amérique en deux.

Sera-t-elle déchirée en quatre, après un autre mandat de Trump ?

Qui recollera l’Amérique ?

Ferré disait : « Poètes, vos papiers ! » Politiciens, vos papiers, aussi. Que s’écrive, enfin, le discours de la réconciliation.

Les démocrates ne prendront pas le pouvoir en parlant contre Trump, mais en parlant pour les Américains et les Américaines. Les démocrates ne prendront pas le pouvoir en déchirant Trump, mais en recollant l’Amérique. Une élection n’est pas un combat contre un homme ; c’est un combat pour les hommes et pour les femmes.

Sur ce, nous, les gens du Nord, allons pelleter.