C’est une jeune professionnelle de Montréal issue de la communauté chinoise. Elle a grandi au Québec. Elle travaille au Québec. Elle n’a pas voyagé en Chine depuis belle lurette.

Isabelle Hachey Isabelle Hachey
La Presse

Il y a quelques jours, elle devait rencontrer un partenaire d'affaires. Mais ce dernier a annulé le rendez-vous, préférant régler ses affaires au téléphone et par courriel.

La jeune femme était mortifiée. Elle s’est sentie traitée comme un pathogène, considérée comme un dangereux virus sur pattes.

Elle a réalisé à quel point les gens pouvaient avoir peur face à une épidémie potentiellement mortelle qui s’est déclarée en Chine.

Elle a surtout réalisé qu’à travers le monde, la diaspora chinoise risquait de payer cher le prix de cette peur. « Ça m’a fait réfléchir à ce qui est à venir. » Dans l’espoir d’éviter ça, elle a bien voulu me raconter sa mésaventure – de façon anonyme, pour ne pas nuire à son travail.

Ce qui est à venir, craint-elle, c’est une vague de xénophobie encore plus forte que celle qui a frappé la communauté chinoise de Toronto lors de la crise du SRAS, en 2003.

Une vague alimentée par la peur, mais aussi, cette fois, par les fausses rumeurs qui se répandent plus vite que le plus virulent des virus sur les réseaux sociaux.

Malgré les efforts des autorités pour calmer les esprits, malgré ceux des scientifiques pour instiller un peu de rationnel dans ce débat, le ressac semble désormais inévitable. Il a même déjà commencé à balayer la planète.

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Proclamons une évidence : le coronavirus se moque de l’origine ethnique des gens. Il ne fait aucune discrimination. On ne peut pas en dire autant de tout le monde.

Rappelons aussi quelques chiffres, question de mettre les choses en perspective. Jusqu’à présent, le coronavirus a fait 425 morts – tous, sauf un, en Chine. Par comparaison, la grippe saisonnière tue 3500 personnes par an au Canada.

Pour l’instant, quatre cas de coronavirus ont été détectés au pays. Au Québec ? Zéro. Pas un seul.

Bref, la situation est sous contrôle, a assuré la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, la semaine dernière. Les risques de propagation sont faibles dans la province.

N’empêche, une épidémie, ça fait peur. Cette peur se cristallise autour des citoyens d’origine asiatique, qu’ils aient voyagé ou non dans la ville chinoise de Wuhan, l’épicentre du virus. Ça n’a rien de rationnel. Qu’on le veuille ou non, ça ressemble dangereusement à du profilage racial.

« Il y a des gens qui commencent à avoir peur d’envoyer leurs enfants dans les écoles où ils voient des Asiatiques. Il n’y a aucune raison. On ostracise des enfants, on dit à l’enfant : ‟il faut avoir peur des Chinois” », s’est désolé jeudi le directeur de la santé publique du Québec, Horacio Arruda.

Partout dans le monde, c’est la même histoire. Au Viêtnam, des restaurants signalent à leurs portes que les clients chinois ne sont pas les bienvenus. En Australie, un journal a mis ses lecteurs en garde contre le « virus chinois ». En France, un journal régional a cru bon parler de « péril jaune », recyclant un vieux terme raciste autrefois employé pour décrire la soi-disant fourberie des Asiatiques.

Sans complexe, on stigmatise toute une population. Nulle part avec autant d’ardeur, cela dit, que sur les réseaux sociaux.

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On objectera que tout ça n’a rien à voir avec la stigmatisation ou la xénophobie. Qu’en fait, les gens tentent simplement d’éviter de contracter une maladie mortelle.

Pas évident, en effet, de tracer une ligne claire entre les deux. Où se termine le besoin légitime de protéger sa santé et celle de sa famille ? Où commence la discrimination ?

Le problème, dans le cas du coronavirus, c’est que trop de personnes se laissent guider par la peur. Or, il s’agit d’une très mauvaise conseillère, s’est exaspéré Horacio Arruda, jeudi, en conférence de presse.

La peur fait faire des affaires qui n’ont pas de crisse de bon sens, mais c’est humain. Je ne peux pas dire que les gens sont fous, ils sont juste normaux. C’est la peur qui fait ça. La peur, c’est une épidémie.

Horacio Arruda, directeur de la santé publique du Québec

À cause d’elle, on en vient à éviter des personnes d’origine asiatique dans le métro, à déserter les commerces du Quartier chinois, à exiger des quarantaines, voire la fermeture de nos frontières aux voyageurs provenant de Chine.

Au Canada, les autorités sanitaires ne croient pas que ces mesures de protection soient nécessaires – à part pour la mise en quarantaine des voyageurs canadiens qui seront bientôt rapatriés de la ville de Wuhan.

Certains pays, comme les États-Unis et l’Australie, ont bien fermé leurs frontières aux voyageurs provenant de Chine, mais l’Organisation mondiale de la santé craint que cette mesure ne fasse plus de mal que de bien. Ça pourrait même accélérer la propagation du virus si des voyageurs malades décidaient d’entrer illégalement dans ces pays.

Mais les arguments rationnels et scientifiques ne font pas le poids face à la panique qui s’est emparée des réseaux sociaux. On a rarement vu autant de rumeurs, de théories du complot et de fausses nouvelles en temps de crise.

On n’écoute plus les gouvernements, les médias traditionnels et les directeurs de santé publique – même lorsque ces derniers osent sacrer, le poing sur la table, dans l’espoir de mieux se faire entendre.

On préfère relayer des théories fumeuses qui pourfendent l’hygiène et les coutumes alimentaires des Chinois, que l’on tient responsables de la propagation du virus.

À Toronto, la communauté chinoise garde un souvenir douloureux de l’épidémie de SRAS. Au plus fort de la crise, qui a fait 44 morts dans la métropole, les membres de la communauté étaient traités comme des parias. On les harcelait dans la rue, on fuyait leurs enfants à l’école.

Le Chinatown en a souffert. Des commerces ont dû fermer leurs portes. Dix-sept ans plus tard, la communauté ne s’en est pas encore entièrement remise.

Ce triste gâchis risque maintenant de se répéter, si on cède à la peur, cette fichue peur qui fait décidément faire des affaires qui n’ont pas de crisse de bon sens.