Dans la chambre d’Albert Gaon Villeneuve, 4 ans, à Saint-Charles-Borromée, il y a un lit pour son petit frère de 22 mois, adopté en Corée du Sud comme lui.

Rima Elkouri
Rima Elkouri La Presse

Le lit douillet est prêt depuis des mois. Mais il est toujours vide. L’enfant est à Séoul. Sa chambre est au Québec. Sans que l’on comprenne trop bien pourquoi. Albert est prêt. Ses parents sont prêts. Leur cœur est prêt à accueillir, aimer et border un petit garçon au sourire espiègle qui les attend à l’autre bout du monde.

Mais la bureaucratie a ses raisons que le cœur ne connaît pas, semble-t-il.

PHOTO FOURNIE PAR LYDIA MEDEIROS

En décembre dernier, Étienne Villeneuve et Lydia Medeiros se sont rendus à Séoul, en Corée du Sud, avec leur fils Albert Gaon, adopté en 2017, pour rencontrer leur deuxième fils adoptif. Comme d’autres parents adoptants, ils avaient alors dénoncé le fait qu’il s’écoule parfois près de quatre mois entre le moment où ils rencontrent leur enfant pour la première fois et celui où ils peuvent rentrer à la maison avec lui. Trois ans plus tard, rien n’a changé.

Début décembre, Lydia Medeiros, Étienne Villeneuve et leur fils Albert sont allés tous ensemble à Séoul pour rencontrer ce nouveau petit frère coréen. Une rencontre très émouvante qui a été suivie d’un retour à la maison sans lui et d’une trop longue attente imposée par Immigration Canada. « On ne comprend pas pourquoi c’est si long alors que toutes les vérifications requises sont déjà faites », me dit Étienne, médecin de 35 ans.

Pour des raisons obscures, des parents adoptants voient parfois s’écouler jusqu’à trois ou quatre mois entre le moment où ils rencontrent leur enfant pour la première fois pour en devenir les tuteurs légaux et celui où ils obtiennent le feu vert du gouvernement canadien pour rentrer à la maison avec lui. 

Même si leur dossier est complet, même si le jugement d’adoption en Corée du Sud est entériné, même si tout a été fait dans les règles de l’art, avec un organisme d’adoption agréé, sous la supervision du Secrétariat à l’adoption internationale qui donne son feu vert et permet à l’enfant d’obtenir son certificat de sélection du Québec, des parents attendent des semaines et des semaines avant d’obtenir d’Ottawa la confirmation de la résidence permanente qui permet à leur enfant de retrouver sa famille d’adoption.

Ce niaisage bureaucratique, à une étape cruciale du développement du lien d’attachement des enfants, a déjà été vivement dénoncé il y a trois ans par des organismes d’adoption, des parents adoptants et par le Dr Jean-François Chicoine, pédiatre de l’hôpital Sainte-Justine, spécialiste de l’adoption internationale.

Au printemps 2017, au moment d’accueillir dans leur vie le petit Albert, Lydia et Étienne faisaient partie de ces parents adoptants qui avaient dénoncé ces délais inacceptables. Ils avaient écrit à leur député qui avait interpellé le ministre fédéral de l’Immigration de l’époque, dans l’espoir de le sensibiliser. J’avais écrit une chronique à ce sujet en juin 2017.

Et puis ? Et puis… rien du tout. Trois ans plus tard, malheureusement, absolument rien n’a changé, me confirme Louise Kang, de l’organisme Enfants d’Orient et d’Occident. Les délais sont toujours aussi longs et inacceptables.

Ces délais ne sont pourtant pas une fatalité. Il fut une époque où les parents adoptants pouvaient faire un seul voyage pour aller chercher leur enfant. 

Mais il y a quelques années, pour économiser, le gouvernement Harper a décidé de changer les procédures d’adoption et de centraliser le traitement des dossiers en Asie. Ce qui veut dire qu’une fois le jugement d’adoption entériné en Corée, par exemple, la demande de confirmation de résidence permanente n’est plus traitée sur place, mais plutôt envoyée à l’ambassade du Canada à Manille, aux Philippines. 

Et même si les nouveaux parents sont considérés comme les tuteurs légaux par les autorités coréennes, ils doivent revenir seuls au Canada et attendre parfois plusieurs mois avant d’avoir le feu vert d’Ottawa pour retourner chercher leur enfant.

On sait pourtant, avis d’experts à l’appui, que plus l’adoption est tardive, plus elle risque d’être difficile. On sait que les troubles de l’attachement sont liés au nombre de ruptures que vit un enfant. On sait aussi que chaque adulte est un abandonnant potentiel pour un enfant qui a vécu une rupture.

On sait tout ça. Et malgré tout, le ministère fédéral de l’Immigration fait comme s’il ne le savait pas.

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Pour Albert, après des procédures d’adoption qui ont duré plus de deux ans, ses parents ont dû attendre sept semaines de plus entre leur première rencontre avec lui et le retour à la maison. Dans la vie d’un jeune enfant, c’est une éternité, souligne Lydia. « On l’a vu avec Albert. Il avait 18 mois quand on l’a ramené. Ç’a été très difficile, un moment super triste pour lui. Il était tellement choqué. Il pleurait. Il disait : “Maman !” en coréen. Il nous frappait. Il frappait sur les murs, il crachait par terre. Il n’était pas content du tout. Pour nous, c’était une grande joie de le ramener. Mais pour lui, c’était l’horreur. »

PHOTO FOURNIE PAR LYDIA MEDEIROS

Depuis que ses parents adoptants et lui sont rentrés de Séoul, en Corée du Sud, Albert ne parle que de son futur petit frère, élaborant déjà un programme de jeux et d’activités, et planifiant leurs premiers bonheurs ensemble.

En décembre dernier, lorsque les parents sont retournés à Séoul avec Albert pour aller à la rencontre de son nouveau petit frère, ils avaient quelques appréhensions. Se souviendrait-il des odeurs du pays, des parfums de la cuisine ? Allait-il comprendre la langue ? Cela entraînerait-il des flashbacks qui allaient lui rappeler les ruptures passées et le perturber ?

Finalement, tout s’est très bien passé. Albert, qui avait lui-même réclamé à ses parents d’avoir un petit frère coréen, avait déjà vu des photos et des vidéos de celui qui allait partager sa chambre.

Il avait hâte de le rencontrer. « Quand on est rentrés dans l’appartement de la famille d’accueil, c’est comme s’ils se connaissaient déjà. Les deux enfants ont commencé à jouer, à se lancer la balle. C’était vraiment émouvant », raconte Étienne.

Dès qu’il l’a vu, c’était son frère. « C’était beau, renchérit Lydia. Ils étaient connectés. Il y avait zéro gêne. Ils couraient ensemble. Durant ce voyage en Corée, on le sentait épanoui et heureux comme jamais. »

Après une semaine à Séoul, la famille a malheureusement dû rentrer au pays sans le petit frère. Depuis, Albert ne parle que de lui. Il lui élabore déjà un programme de jeux et d’activités. Il planifie leurs premiers bonheurs ensemble. Après être allé faire de la pêche sur glace pour la première fois cet hiver, il a dit à ses parents : « Il va falloir que l’on revienne avec mon petit frère. »

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Voilà donc près de deux mois que la famille attend. Y aura-t-il encore assez de glace pour la pêche sur glace lorsque le deuxième fils tant attendu arrivera enfin ? Difficile à dire. 

La question qui inquiète surtout les parents est : quel effet cette trop longue attente aura-t-elle sur son développement socio-affectif ? Ils ont l’impression que le temps d’attente est un peu comme une loterie. Les plus chanceux attendent deux semaines. D’autres, deux, trois ou quatre mois… 

Si les délais sont fondés, pourquoi dans un même pays voit-on de telles variations ? se demande Étienne. « C’est pourtant le même système, avec les mêmes étapes. C’est difficile à comprendre. Et personne n’a de réponses pour nous. »

J’ai tenté d’en avoir. Mais, au moment d’écrire ces lignes, je n’en avais toujours pas. Vendredi soir, un porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada m’a dit avoir besoin d’un peu plus de temps pour m’offrir une réponse complète.

Il y a trois ans, on m’avait répondu, après la publication de ma chronique, que le ministère de l’Immigration traitait les demandes de résidence permanente ou de citoyenneté pour les enfants adoptés de façon « prioritaire ». On considérait que l’approche « centralisée » qui fait en sorte que les dossiers d’adoption en Corée du Sud ou à Taiwan sont traités à l’ambassade du Canada à Manille permettait souvent d’accroître l’« efficacité opérationnelle ». 

Pour justifier les délais, on invoquait la nécessité d’un processus « rigoureux », pour respecter « l’intérêt supérieur de l’enfant » et s’assurer qu’il n’avait pas été victime de traite de personne ni été enlevé à ses parents, que ses documents étaient valides et que l’adoption était faite de bonne foi.

Des explications qui ne tiennent pas la route, estime Louise Kang. « Je ne comprends pas pourquoi ces dossiers ne peuvent être traités sur-le-champ. Ils prétendent s’assurer que l’enfant est vraiment adoptable bien qu’ils aient en mains la lettre de non-opposition du Secrétariat à l’adoption internationale et le certificat de sélection du Québec. »

C’est précisément le rôle du Secrétariat à l’adoption internationale, qui relève du ministère québécois de la Santé et des Services sociaux, de veiller au respect des principes de la Convention sur la protection des enfants et la coopération en matière d’adoption internationale et de s’assurer que tout soit fait dans l’intérêt supérieur de l’enfant.

Si le gouvernement Trudeau a vraiment à cœur cet intérêt supérieur, la moindre des choses serait de s’assurer que la bureaucratie ne passe jamais avant l’enfant.