Des séries télé comme Unité 9 et Orange Is the New Black se sont intéressées à la vie des femmes en prison. Mais derrière le filtre de la fiction, comment la vie « en dedans » se passe-t-elle réellement ? Dans une série de chroniques, la détenue Viviane Runo* lève le voile sur le quotidien des femmes au pénitencier de Joliette.

Viviane Runo* Chroniqueuse invitée 

C’est une question qui soulève bien des différends. Certains estiment que les détenus coûtent déjà trop cher à la société et qu’ils ne devraient pas être payés pour le travail effectué en prison.

En écrivant cette chronique, je me suis demandé si tous mes besoins étaient comblés sans que je sois dans l’obligation de travailler pour me payer des « extras ». À vrai dire, si j’étais une femme de Cro-Magnon, je serais aux anges : logée, nourrie, lavée. 

Par contre, la modernité apporte son lot de besoins à combler… surtout chez les femmes. Je serais bien malheureuse de ne plus pouvoir m’appliquer un peu de maquillage ou de laisser mes cheveux aller aux quatre vents lors de mes visites. Je pense que ma famille se demanderait si je ne suis pas en dépression. 

Donc oui, je survivrais, mais mon estime personnelle en prendrait tout un coup – quoique l’amour-propre ne soit pas la composante la plus en vogue derrière les barreaux. Tout comme le besoin, partagé par la plupart des humains, de se réaliser à travers le travail.

Un salaire de misère ?

Laissons de côté les bienfaits psychologiques liés au travail et parlons de la rémunération des détenus. Pour les nouvelles arrivées qui n’ont pas encore de travail, la rémunération se chiffrera à 2,50 $ par jour pour les deux premières semaines. Ensuite, le salaire chutera à 1 $ avant de tomber à 0 $. Si vous avez fait des demandes d’emploi et que vous n’avez pas de veine, vous pourrez recevoir les 2,50 $ quotidiens pendant un mois. Même cachet pour celles qui se retrouvent en congé de maladie. À moins qu’un dollar quotidien (qui n’est pas éternel) ne vous suffise, vous devez donc travailler.

Il n’y a pas, non plus, de compensation pour celles qui ont atteint l’âge de la retraite. Que fait-on de ces détenues de plus de 70 ans qui doivent travailler un minimum de trois jours par semaines pour tenir le coup ? Oublie tes courbatures, ton mal de dos, tes cataractes ou ton manque d’énergie et va travailler !

Le service médical alloue des congés de maladie payés. Ils sont difficiles à obtenir, même quand le besoin est imminent, à moins que vous n’ayez des problèmes de santé mentale. D’ailleurs, quelques personnes nous avouent avec candeur en abuser.

Le niveau salarial est évalué en fonction du comportement de l’individu d’après son plan correctionnel ; le genre et la qualité du travail importent peu. Je vous explique : tous les niveaux de travail sont payés quotidiennement et l’évaluation de l’emploi se fait tous les six mois. 

Le premier niveau est D (5,25 $) pour tout travail manuel. Si vous décidez d’aller à l’école, votre niveau sera modifié à C (5,80 $). Si vous suivez des programmes et démontrez de la motivation et de la détermination à faire des changements, votre niveau de paye augmentera au niveau B (6,25 $). C’est le niveau A (6,90 $) qui est le plus long et le plus ardu à atteindre… ainsi que le plus facile à perdre.

Ici, la prison provinciale rafle un point. Ses détenus gagnent 80 $ et plus par semaine dont la moitié est mise de côté. Une belle occasion de repartir du bon pied.

Requiem pour le bon sens

Ce salaire par niveaux au fédéral a été structuré en 1981 afin de responsabiliser les détenus et leur permettre d’acheter des produits qui ne sont pas de première nécessité. Un pourcentage avait été estimé en rapport avec le salaire minimum de l’époque… Il a augmenté plusieurs fois depuis.

Les salaires sont demeurés statiques, bien que les produits à la cantine aient subi une inflation de plus de 725 % depuis 1981. D’ailleurs, de nombreux produits disparus de la liste d’épicerie (filtres à café, lait de coco, crème à café, crème fouettée et macaroni au fromage en boîte, pour ne donner que quelques exemples) ne sont offerts qu’à la cantine. Voyez-vous ça ! Nous achetons notre café à l’épicerie, mais nous devons acheter les filtres à café à la cantine.

Pour finir, lors du règne conservateur, M. Harper a décidé d’amputer notre salaire de 30 % pour couvrir nos frais d’hébergement, de nourriture et le système téléphonique. Et nos appels ne sont pas gratuits pour autant. Ajoutez à cela l’allocation au Comité des détenues et les frais de câble (un service non essentiel, mais qui nous garde en lien avec le monde), il ne reste plus grand-chose sur notre paye. Il faut donc choisir entre cacher ses cheveux blancs et se payer quelques gâteries.

Si vous avez besoin de nouveaux vêtements (trois petites culottes fournies par année), et n’avez personne à l’extérieur pour vous aider, attendez-vous à économiser longtemps. Vos petites culottes achetées dans le catalogue obligatoire (je vous reparlerai de ce sujet sous peu) vous coûteront la peau des fesses.

Et ne vous permettez pas de trop enfreindre les règlements. Chaque rapport disciplinaire vous coûtera 5 dollars et pourra augmenter, selon la gravité ou le nombre d’infractions, jusqu’à 50 $.

Il fallait aussi auparavant prendre en considération les « dettes envers l’État » : la suramende de 200 $ pour chaque chef d’accusation dont un criminel est reconnu coupable. Heureusement, voilà peu de temps, cette politique a été abolie.

En 2019, quand Me Rita Magloé Francis, représentante du regroupement des détenues, a plaidé avec ses collègues à la Cour fédérale de Montréal pour forcer le gouvernement fédéral à doubler le salaire des détenus, l’État s’y est opposé en prétextant que les détenus avaient accès à tous les services essentiels (ce qui n’est pas tout à fait exact) et que chaque prisonnier coûtait plus de 115 000 $ annuellement.

L’État qui se valorise d’avoir un meilleur système correctionnel que ses voisins du Sud a même ajouté que « les prisonniers en Californie sont payés entre 3 $ et 14 $ par semaine tandis qu’au Texas, les prisonniers peuvent tout simplement ne pas être payés ».

Il est clair que le travail non payé ne peut être que du bénévolat… ou de l’esclavage.

Beaucoup d’options

Et si les solutions économiques existaient déjà ? Combien de détenus pourraient donner un coup de main à la communauté ? Beaucoup. C’est une force de travail ignorée.

Ils pourraient nettoyer et entretenir les parcs municipaux, nettoyer les rives des rivières et des lacs, prendre soin des abandonnés à la Société protectrice des animaux, faire la cuisine populaire pour les plus démunis, replanter des arbres, nettoyer les routes, faire de la cueillette agricole quand les producteurs laissent leurs récoltes pourrir sur place par manque de cueilleurs. 

Et que dire d’aider nos aînés dans les CHSLD ? Les détenus sont capables de remonter des oreillers, d’ouvrir la télévision, de nourrir les personnes inaptes à le faire soi-même, de nettoyer une chambre et de tenir compagnie à nos vieux en les écoutant, en leur faisant la lecture, en jouant aux cartes ou à des jeux de société avec eux. Une incitation au travail bénéfique autant aux délinquants qu’à la collectivité. 

Et rassurez-vous, on peut faire confiance au personnel du Service correctionnel Canada pour juger de la capacité des détenus à faire chacun de ces emplois.

* Nom fictif, pour préserver son anonymat