Alors que les projecteurs étaient tournés vers les drames familiaux survenus au cours des dernières semaines au Québec, Annie Koneak est morte sous les coups de couteau, il y a 10 jours, à 1500 kilomètres au nord de Montréal. Son conjoint est accusé du crime.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Ce serait le troisième présumé meurtre conjugal à survenir dans les 12 derniers mois dans le Grand Nord, une région qui ne compte pourtant que 14 000 habitants.

Les femmes inuites qui y habitent sont beaucoup plus à risque de subir de la violence conjugale que les autres Québécoises, selon les plus récentes données disponibles.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE KONEAK

Annie Koneak

Annie Koneak, 30 ans, laisse dans le deuil ses trois enfants, encore sous le choc. Elle travaillait à l’entretien de l’hôpital de Kuujjuaq.

« Elle était heureuse. Elle avait de l’amour à partager et s’occupait bien de ses proches », a dit l’une de ses sœurs, Maggie Koneak, en entrevue téléphonique depuis Kuujjuaq. « Nous tentons de nous en remettre. […] Les funérailles se dérouleront quand nous aurons accès au corps. »

« Elle avait un grand cœur, elle était très gentille », a ajouté la tante de la victime, qui portait le même nom qu’elle : Annie Koneak.

Jobie Annanack, 39 ans, a comparu la semaine dernière pour répondre du meurtre de sa conjointe. C’était loin d’être sa première rencontre avec le système de justice criminel : il a fait de multiples séjours en prison dans les dernières années.

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Jobie Annanack

Annanack a notamment été condamné à six mois de prison en 2010 pour trafic de drogue et à des séjours plus courts depuis pour menaces de mort, voies de fait contre des policiers ou cruauté animale. En tout, il avait 17 condamnations criminelles à son actif depuis le début de sa vie adulte.

« Nous ne savons pas pourquoi elle est restée avec lui », a affirmé Maggie Koneak.

Troisième en 12 mois

Selon nos informations, la dépouille de Mme Koneak portait des blessures au cou lorsqu’elle a été découverte par les policiers du Corps de police régional Kativik (CPRK). Comme dans tous les cas où un meurtre est commis au Nunavik, c’est la Sûreté du Québec (SQ) qui a pris en charge le dossier.

Annie Koneak devient la troisième femme victime d’un présumé meurtre conjugal depuis 12 mois au Nunavik, une région qui compte 14 villages seulement accessibles par avion.

En février dernier, une enseignante du village de Kangirsuk a succombé à des blessures par balle, laissant elle aussi dans le deuil trois enfants. Selon la police, son conjoint Willie Jr. Thomassie aurait tenté de s’enlever la vie après le meurtre. Son procès devrait avoir lieu dans quelques semaines.

Début octobre, Martha Qumaluk, 26 ans, a été retrouvée sans vie dans le village de Puvirnituq. Harry Kenuajuaq, 23 ans, a été arrêté et accusé du meurtre.

Peines plus longues demandées

Lizzie Aloupa a longtemps été agente de prévention au sein du CPRK, qui patrouille dans les villages du Grand Nord.

Selon elle, la violence conjugale est un problème important dans la région, notamment parce que les femmes hésitent à quitter la maison familiale même si elles sont victimes d’abus.

Certaines personnes sont encore attachées à l’idée religieuse de rester avec leur époux jusqu’à ce que la mort les sépare. Ça a un impact important. C’est une idée qui influence encore beaucoup les gens.

Lizzie Aloupa, agente de prévention au sein du CPRK

Mme Aloupa a indiqué que la pénurie criante de logement dans laquelle le Nunavik est plongé depuis des années peut faire en sorte qu’une femme refuse de quitter la maison familiale, faute de solution de rechange acceptable.

Selon une estimation d’un professeur d’université datant de 2008, les femmes inuites ont six à dix fois plus de risques d’être victimes de violence conjugales que les autres Québécoises.

Pour Lizzie Aloupa, la dénonciation de la violence conjugale doit être facilitée pour les victimes et les témoins. Elle croit aussi que les peines imposées aux responsables doivent être plus longues, notamment pour leur permettre d’obtenir les thérapies offertes dans le système carcéral fédéral.

Sensibilisation

Le centre de soutien aux victimes d'actes criminels du Nunavik a diffusé une vidéo de sensibilisation à la violence conjugale, l'automne dernier. Elle met en vedette l'artiste inuite Beatrice Deer.

Si vous êtes au Nunavik et avez besoin d’aide, appelez la ligne de soutien social 24/7 au 1-855-242-3310. Vous pouvez aussi rejoindre les refuges pour femmes au 819-964-0536 (Kuujjuaq), 819-254-1414 (Inukjuak) ou au 819-255-8817 (Salluit).