Lino Saputo lié au parrain des parrains américains, Joe Bonanno. Lino Saputo témoin au mariage d’un bandit notoire. L’associé et beau-frère de Lino Saputo, Giuseppe Borsellino, qui fréquente les Rizzuto…

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Ce reportage d’Enquête est un coup de tonnerre. Je me disais jeudi : les conséquences seront majeures. Saputo est une société multinationale inscrite en Bourse, une entreprise célèbre, imbriquée profondément dans Québec inc. Lino Saputo lui-même est un des 10 hommes les plus riches du Canada…

Mais en fait, et pour ces raisons-là justement, il ne se passera rien.

Quand il fréquentait des gens du crime organisé, Lino Saputo disait aux journalistes que ses liens avec la mafia étaient de fausses rumeurs. Maintenant que c’est prouvé, on nous dira : c’est des histoires anciennes.

M. Saputo a blanchi sa réputation, pour ainsi dire. Il a reçu tous les honneurs.

Il est loin, le temps où le fromage entrait dans les pizzérias de Montréal à coups de batte de baseball. On a oublié la guerre des fromages et ses victimes, mais c’était une immense affaire il y a 50 ans. Au point d’être un sujet d’examen de la Commission d’enquête sur le crime organisé, où M. Saputo a été convoqué, et où il a témoigné à huis clos — un témoignage encore secret à ce jour, 45 ans plus tard.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Lino Saputo

Il est encore plus loin, ce jour de 1963 où M. Saputo a été battu à coups de batte de baseball dans une cave. Paolo Violi, qui deviendra un chef mafieux canadien, a été accusé d’être un des agresseurs. Il a été acquitté. La victime n’a jamais reconnu ses agresseurs. Il faisait noir. Dans les années qui ont suivi, Lino Saputo a souvent été vu en présence de Violi et de l’autre grand nom de la mafia montréalaise, Vic Cotroni — son associé un temps dans une affaire de ravioli. Violi et Cotroni étaient le bras canadien de la famille Bonanno, mais officiellement des « hommes d’affaires montréalais ».

Et c’est justement ce qui concerne Bonanno qui est de loin le plus troublant.

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Les journalistes Gaétan Pouliot et Marie-Maude Denis ont rencontré un ancien agent du FBI qui a épié Bonanno pendant des années à Tucson, en Arizona, où le vieux caïd était en supposée retraite dans les années 70 — il est mort en 2002 à 97 ans.

Ce qu’ils ont découvert, c’est que Bonanno était en contact régulier avec Lino Saputo, par l’entremise de son beau-frère et associé, Giuseppe Borsellino. Les policiers ont identifié un versement à Bonanno à hauteur de 51 000 $. Selon l’enquête policière, cet argent comptant provenait d’entreprises liées à Saputo.

Pourquoi ?

M. Saputo a visité Bonanno à Tucson avec son épouse en 1970. Les deux se sont inscrits sous un faux nom à l’hôtel et ont nié par la suite avoir revu Bonanno après 1964.

Car selon la version officielle des Saputo, Bonanno avait tenté d’obtenir 20 % de la fromagerie en 1964. Mais quand le père de Lino a découvert que Bonanno était considéré comme un criminel par la police américaine, il a annulé l’entente.

Les liens n’ont pas cessé pour autant…

Ces liens avec Bonanno, qui ont duré au moins jusqu’en 1979, ont même empêché Saputo d’obtenir un permis dans l’État de New York, en 1980. Un juge retraité chargé d’analyser la demande de Saputo a estimé que l’homme d’affaires avait menti.

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Ce que tout ça change ? Ces informations ont été publiées pour l’essentiel au fil des ans, y compris dans La Presse par André Cédilot, André Noël, mais aussi par Michel Auger dans Le Journal de Montréal, et d’autres encore. Mais mises ensemble, avec de nouveaux détails, des vidéos qui montrent des relations sociales sur le long terme, l’effet est saisissant pour quiconque n’archive pas les annales du crime organisé, c’est-à-dire nous tous.

Ça force à se demander si des intérêts secrets ont été présents ou sont présents dans l’actionnariat de l’entreprise. 

Bonanno recevait-il des dividendes ? Pourquoi un versement ? Pourquoi ces contacts constants ? Était-ce pour d’autres affaires ? La mafia cherche à infiltrer l’économie légale par tous les moyens.

Hier, l’action de Saputo n’a pas bronché. Toutes ces « vieilles histoires » sont probablement déjà escomptées dans l’analyse financière. D’autant que M. Saputo a pris sa retraite. On est loin de la distribution à la petite semaine, on parle d’un acteur international, légitime, parfaitement légal.

Dans Québec inc., rien ne bougera non plus. On haussera les épaules, on chuchotera sous cape et on passera à autre chose le plus vite possible.

Lino Saputo est un homme affable. Un « success story » exceptionnel. Il ne se contente pas d’avoir du succès, il a créé une fondation qui jouit d’une réputation tout aussi enviable. M. Saputo a siégé notamment au conseil d’administration de la Banque Nationale. Son entreprise en est un client non négligeable.

Ce que vous diront les gens d’affaires québécois, c’est qu’un homme venant d’un petit village sicilien est un peu obligé d’avoir des contacts avec des gens peu fréquentables. Il y a des liens familiaux historiques compliqués. Ça ne fait pas de vous un complice du crime organisé. Peut-être une victime, en fait — n’oublions pas qu’il a été battu sévèrement en 1963. D’honnêtes commerçants ne sont-ils pas obligés de payer un pizzo à la mafia, pour avoir la paix ?

Mais entre la poignée de main furtive dans un restaurant de Saint-Léonard, le selfie embarrassant avec un inconnu et… être témoin au mariage d’un bandit, admettons qu’il y a une marge. M. Saputo, dans ces années-là, ne se souciait pas trop des apparences.

Admettons aussi que M. Saputo ne nous a jamais dit qu’il avait été obligé de socialiser, encore moins de pactiser avec la mafia à son corps défendant. Il nous a dit qu’il s’en était tenu loin. Ce n’est pas vrai.

Ça ne fait pas de lui un criminel. Mais jusqu’où a-t-il été avec celui qui en est un très, très officiellement ?

Ça nous montre un autre bout plus sombre de l’histoire de l’entreprise familiale, un autre visage de cet homme qui a aussi été un génial homme d’affaires. Un visage qu’il a caché tant bien que mal, au point de renier l’histoire.

On n’est jamais qu’une seule chose, à ce qu’on dit…