Il y a quelque chose dans le selfie qui symbolise la décennie des années 2010.

 Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Il y a 10 ans, on était en plein dans l’ère internet. Mais l’internet était aux balbutiements de cette mobilité qui, en 2020, relève de l’ubiquité. La mobilité est partout.

Il y a 10 ans, le téléphone intelligent existait. Les patrons avaient des BlackBerry. Les plus branchés avaient des iPhone. Mais dans le monde, nous étions un peu moins de 300 millions à avoir un téléphone intelligent. Nous sommes désormais cinq fois plus : 1,5 milliard d’humains en possèdent un.

Le selfie, donc…

On prend un égoportrait avec notre téléphone, de plus en plus sophistiqué. La caméra de notre téléphone permet de prendre des photos magnifiques, photos qu’on peut filtrer, modifier, corriger et embellir à volonté.

Ces photos que l’on prend de soi immortalisent la mise en scène de notre intimité, de notre bonheur, de notre plénitude. Au resto, dans les prés, à la tour de Pise, en raquettes, en vélo, au festival, au repos, à la course, dans le trafic, dans le lit : des selfies, partout. En disant « J’étais là », on chuchote « J’existe »…

PHOTO LAURA MORTON, ARCHIVES THE NEW YORK TIMES

« Ces selfies, on les donne à des plateformes comme Facebook et Instagram, deux têtes du même monstre corporatif qui fait fortune avec… nos vies. Littéralement », écrit notre chroniqueur Patrick Lagacé. 

Ces selfies, on les donne à des plateformes comme Facebook et Instagram, deux têtes du même monstre corporatif qui fait fortune avec… nos vies. Littéralement.

Il y a 10 ans, Facebook existait. Mais il y a 10 ans, Facebook n’était pas ce colosse culturel, numérique, politique et économique qu’il est devenu. Facebook était encore une sorte de blogue personnel « user-friendly », qui servait à dire comment on se sentait, un jour donné.

Il y a 10 ans, Instagram n’existait pas. Instagram était en gestation, la naissance a eu lieu en octobre 2010. Avalé par Facebook, Instagram est devenu une communauté, une économie influente en soi, fenêtre et miroir des usagers, l’endroit où plus de 1 milliard d’humains existent à travers leurs photos.

Le selfie incarne les 10 dernières années par la mise en scène de nos vies, jamais ne s’est-on autant mis en scène. Je le dis sans mépris. Aussi bien faire avec, on ne reviendra jamais en arrière.

Le selfie incarne cette part d’intimité qui, jadis, appartenait au privé. Cette part (de plus en plus grande) d’intimité, on la donne désormais à Facebook, à Google, à Instagram et aux autres géants numériques en se donnant aux autres.

Le selfie incarne aussi ces données que l’on cède volontairement à des entités qui, bien souvent, n’existaient pas il y a 20 ans. Ces données rapportent des milliards de dollars, un vaste business qui ne rapporte à l’immense majorité des usagers qu’une poignée de « J’aime ».

Le selfie incarne cette transaction bien moderne : on fait don de nos données personnelles – ce qu’on « like », ce qu’on mange, ce qui nous fait fantasmer, ce qu’on achète, ce qu’on exècre, nos itinéraires quotidiens, nos projets de vacances – en échange de l’utilisation « gratuite » de ces plateformes qui se sont imbriquées dans nos vies.

Il y a 10 ans, bien sûr, les données existaient, nous laissions déjà nos empreintes partout. Rappelez-vous notre méfiance face aux cookies des sites web… #lol.

Mais soupçonnait-on ce que représenteraient les données, nos données, en 2020 ?

Pouvait-on deviner qu’en 2020, les données personnelles seraient une sorte d’or noir invisible, le sésame décrypté par des courtiers invisibles pour nous vendre des produits de façon incroyablement ciblée ?

Pouvait-on soupçonner que les données deviendraient autant d’armes de manipulation massive pour nous convaincre de voter pour X, de craindre Y, de croire Z ?

Pouvait-on penser il y a 10 ans que nous laisserions un jour des entités privées scruter sans vergogne nos données – nos vies ! – avec un abandon impensable ? Si l’État songeait à colliger et à décrypter nos données numériques comme le fait le privé, nous exigerions qu’il obtienne d’abord un mandat de perquisition…

Savait-on tout ça, dans les derniers jours de 2009 ?

Il me semble que non.

C’est dans les 10 dernières années que l’ère est devenue véritablement numérique, quand le téléphone intelligent est devenu de plus en plus répandu et de plus en plus, justement, intelligent. Fenêtre et miroir, disais-je. Pirogue, aussi, qui nous permet de naviguer d’application en application…

C’est quand même fou, quand on y pense : ces géants qui bousculent le monde – Uber, Airbnb, Amazon, Facebook, Twitter, Instagram, Spotify, Snapchat, Netflix, etc. – ne font qu’un petit centimètre carré dans l’écran de nos téléphones.

Des géants qui bousculent le monde, oui, qui balaient un monde ancien. Ça avait commencé avant la décennie des années 2010, c’est vrai. Ça s’est confirmé, consolidé depuis 10 ans.

Parlez-en aux chauffeurs de taxi qui ont frappé l’iceberg Uber.

Parlez-en aux voisins de logements Airbnb qui amènent bruit et spéculation dans le quartier.

Parlez-en aux journaux dont les revenus ont été bouffés par Facebook.

Parlez-en aux petits commerces de quartier chez qui les clients viennent « regarder »… avant d’aller acheter sur Amazon, en sortant de ladite boutique.

Et demain, ces clients publieront un selfie souriant avec le cossin livré en moins de 24 heures par le Leviathan créé par Jeff Bezos (l’homme le plus riche du monde, dont la fortune est passée de 7 à 109 milliards depuis 10 ans).

En cela, l’époque numérique attend de nous ce que l’époque pré-numérique attendait de nous : que l’on consomme, et préférablement que l’on consomme beaucoup. Il y a des choses qui ne changent pas.

LISEZ une enquête du New York Times : « Twelve Million Phones, One Datatest, Zero Privacy »