Des séries télé comme Unité 9 et Orange Is the New Black se sont intéressées à la vie des femmes en prison. Mais derrière le filtre de la fiction, comment la vie « en dedans » se passe-t-elle réellement ? Dans une série de chroniques, la détenue Viviane Runo* lève le voile sur le quotidien des femmes au pénitencier de Joliette.

Viviane Runo*
Chroniqueuse invitée

Un concept de cuisine individuelle a surgi derrière les murs sous l’impulsion de l’idéologie de la « création de choix », qui préconise une plus grande responsabilité des détenues. Cette approche nous permet de cuisiner selon notre bagage culturel et religieux. 

Plus encore, nous sommes amenées à gérer un budget modeste, sans manquer du nécessaire. Mais une telle méthode génère une économie substantielle. Imaginez : quelques employés de cuisine suffisent à la préparation des repas de l’Unité de garde en milieu fermé (UGMF) et à la distribution de l’épicerie des unités régulières, au lieu du bataillon de cuistots et de marmitons nécessaire pour faire rouler une grande cuisine ouverte sept jours sur sept !

Chaque résidante reçoit une somme forfaitaire de 35,49 $. L’épicerie se fait à l’aide d’une liste préétablie d’ingrédients. L’addition de ces maigres sommes augmente le pouvoir d’achat du groupe et permet de s’approvisionner chez des grossistes. Par contre, un minimum d’un mois est nécessaire pour accumuler une base de denrées convenable. En général, après une cure de sandwichs, de hot-dogs et de pâtes à la sauce tomate en boîte, vous réussissez à vous en sortir.

Par souci d’économie, plusieurs décident de cuisiner collectivement. À moins que ce ne soit pour établir un semblant de cellule familiale, un moyen efficace d’éviter la déprime des occasions spéciales. Ici, même les novices s’initient à la préparation des repas grâce aux livres offerts à la bibliothèque ou avec le concours de leurs codétenues qui se différencient autant par leur âge, leurs expériences ou leur diversité culturelle. Une autre façon de s’ouvrir sur le monde et de faire tomber l’intolérance.

Une liste qui rétrécit

Sans qu’on ait été informées d’un élément déclencheur, la liste d’épicerie a beaucoup rétréci depuis quelques années. En réponse à nos questions, le Service alimentaire de l’établissement explique que « les décisions viennent d’Ottawa et qu’il est nécessaire de se restreindre ». D’accord, on comprend… Nous aussi, on suit les infos, et on se rend compte de l’augmentation du coût des denrées. 

Donc, plus de crème glacée ni de bacon… même si une bonne gérance peut permettre un tel achat à l’occasion. Finis aussi les extras tels que sacs refermables ou papier d’aluminium. Ça va toujours ! Mais il a fallu dire adieu aussi aux haricots verts, au chou-fleur, aux raisins verts, aux courgettes, à la lime, aux pains pitas et à bien d’autres choses encore.

Nous avons cru que c’était la fin, mais non, l’année suivante, les adieux ont recommencé. Une autre grosse coupe s’est faite, surtout dans les légumes, les produits laitiers et les viandes. Là, ça a fait mal ! 

Quand le gouvernement a parlé de nous mettre au lait en poudre, comme dans les pénitenciers masculins, il y a eu des offusqués, en particulier les producteurs laitiers. Surtout qu’il a fallu plus tard leur offrir des compensations pour atténuer les impacts du nouvel accord de libre-échange avec les États-Unis…

Les coupes nous ont grandement touchées : il devenait ardu de cuisiner des repas variés. Mais nous n’avions encore rien vu !

Adieu, le porc

Cette année, l’amputation continue : plus de couscous, de bâtonnets de poisson ni de saucisses italiennes. Disparaissent aussi (et j’en passe) : le citron frais, le steak attendri (économique pour les sautés), le gingembre (base de la cuisine orientale) et le porc haché (un produit économique et polyvalent). Ce dernier sera remplacé par du poulet haché ! ? 

Producteurs de porc, ne vous laissez pas faire !

Je me demande ce que ma tourtière va goûter avec du poulet haché…

Et puis, qui a décidé que ma saucisse à hot-dog devait être au poulet… et halal ? Surtout, il faut savoir que la population musulmane est infinitésimale, ce qui ne l’empêche pas d’avoir sa liste individuelle de produits halals (selon le rituel d’abattage musulman). C’est tout à fait normal dans un pays où on respecte la diversité religieuse. Mais que fait-on de ma propre tradition ?

Cependant, nous n’en sommes pas encore au dindon de la farce !

Carottes géantes

Le déchétarisme, vous connaissez ?

C’est un mode d’acquisition de denrées tout à fait particulier. Très économique, puisque gratuit. Seulement, cela demande une grande indifférence au jugement d’autrui. Il s’agit de faire votre épicerie à même les bacs à déchets des commerces à grande surface. Vous y trouverez des produits dont la date de péremption est presque atteinte, donc invendables. Même si nous savons ce que veut dire « meilleur avant », nous tenons, autant que nous sommes, à sauvegarder notre privilège de ne pas avoir à consommer notre produit sur-le-champ. Toutefois, le déchétarisme vous permettra de trouver quelques trésors, surtout en période des Fêtes. On parle ici de fruits de mer, de pâtés fins et d’autres gâteries.

Les adeptes du genre vous diront que la perte d’une orange dans un sac en contenant une douzaine compte pour peu ! Moi, quand j’achète une demi-douzaine d’oranges et que j’en jette deux à l’arrivée, ou que mon doigt s’enfonce dans l’oignon qu’on vient de me livrer… je n’appelle pas ça de l’économie. Des fournisseurs sont-ils passés au déchétarisme ? Nous avons le droit de recevoir des fruits et des légumes qui n’ont pas entamé leur processus de dégénérescence, et pas non plus des carottes si énormes que trois ou cinq suffisent à remplir un sac de cinq livres ! Habituellement, ces monstruosités potagères rassasient cochons, chevaux et chevreuils.

Devant notre mécontentement, le Service alimentaire attribue la faute aux autorités gouvernementales et explique que « pour ne pas faire de favoritisme, un changement de fournisseurs doit se faire tous les mois ». Une notion parfaite pour l’image officielle, mais moins bonne pour assurer la qualité de la marchandise ! N’empêche que les employés de ce même service cachent la partie malade d’un légume en apposant l’étiquette du poids dessus. Pas question non plus de se faire rembourser ou d’échanger le produit abîmé. Vous avez besoin d’avoir de très bons arguments.

Finalement, nous pourrions trouver normal de tomber de temps à autre sur un mauvais fournisseur, mais comment expliquer que les mois passent et que la partialité persiste ?

* Nom fictif, pour préserver son anonymat