( Austin, Cantons-de-l’Est) Ceux qui se baladeront sur les routes de campagne pendant le temps des Fêtes feront bien d’ouvrir l’œil : les dindons sauvages, qui gagnent sans cesse de nouveaux territoires, pourraient les attendre au détour du chemin. Notre journaliste, qui nourrit une étrange fascination pour ce gros oiseau, s’est mise en tête de dresser le portrait de la bête, au propre et au figuré.

Texte et dessins : Judith Lachapelle Texte et dessins : Judith Lachapelle
La Presse

Presque chaque fois, c’est la même histoire. Au détour d’une courbe du chemin Millington, dans la petite municipalité d’Austin, dans les Cantons-de-l’Est, il faut lever le pied de l’accélérateur en prévision de ce qui s’en vient. Et puis, ils apparaissent, parfois en plein milieu du chemin…

Ils glougloutent, ils picossent, ils secouent la tête, agitent les ailes serties de plumes rayées qui contrastent avec leur poitrail sombre.

De beaux gros dindons sauvages.

« Habituellement, il y en a plus que ça ! », lance Paul Robitaille, qui vient d’arriver avec son camion, alors qu’on observe la dizaine de spécimens qui se promènent entre les décorations de Noël, attirés par les graines de tournesol qui sont tombées de la mangeoire à oiseaux.

– Ça ne vous embête pas qu’ils viennent manger les graines ?

– Oh, vous savez… Quand on nourrit les oiseaux, on nourrit tous les oiseaux. »

ILLUSTRATION JUDITH LACHAPELLE, LA PRESSE

Dans ce coin de l’Estrie, ça fait déjà quelques années que les résidants côtoient ces grosses volailles. L’an dernier, le troupeau qui fréquente le terrain de Paul Robitaille comptait jusqu’à 46 dindons ! « Cette année, ils sont divisés en deux groupes, l’un avec 13 dindons et l’autre avec 22 dindons. Et il y a de la chicane entre les deux. »

Absent du Québec depuis au moins quelques siècles – les récits des premiers colons européens ne mentionnent même pas la présence de la bête en Nouvelle-France –, le dindon sauvage est apparu dans le sud de la province au début des années 70. À cette époque, les efforts de repeuplement de cette espèce jadis victime d’une surchasse aux États-Unis commençaient à porter leurs fruits. La Pennsylvanie avait retrouvé ses dindons dans les années 50, permettant à New York de capturer des spécimens pour les relocaliser un peu partout sur son territoire. Les dindons ont ensuite gagné le Vermont dans les années 60, puis l’Ontario, tout près de la rivière des Outaouais, où ils n’étaient plus qu’à un coup d’ailes de traverser au Québec, pour la plus grande joie des chasseurs… et des biologistes.

De 2003 à 2013, la nature a eu un coup de pouce lorsque les biologistes québécois ont entrepris de relocaliser des dindons ontariens en Outaouais, puis au Centre-du-Québec et en Mauricie. Les troupeaux qui se sont établis en Montérégie et en Estrie ont migré seuls, directement des États-Unis.

ILLUSTRATION JUDITH LACHAPELLE, LA PRESSE

Depuis ce temps, tel un explorateur curieux et gourmand, le dindon sauvage s’aventure sans cesse sur de nouveaux territoires, des Laurentides et Lanaudière à Chaudière-Appalaches, voire jusque dans Charlevoix et le Bas-Saint-Laurent, tant qu’il y trouve un hiver pas trop rigoureux et de la nourriture sur son chemin.

Et il fait souvent parler de lui… surtout lorsqu’il s’approche de l’Homo sapiens urbain, qui s’attend généralement à trouver une dinde dans sa rôtissoire plutôt que dans ses plates-bandes.

Ça donne évidemment de la bonne matière aux rubriques de nouvelles insolites. L’individu gallinacé le plus célèbre est probablement celui qui a été repéré à Gatineau en 2016 – oui, oui, le reportage viral de TVA où il est question d’une « bibitte noire », d’un fauteuil souillé et d’une dame traumatisée à l’idée que le gros oiseau revienne s’installer dans son salon.

Cet automne, un autre vandale à plumes a fait la loi à Saint-Prosper-de-Champlain, en Mauricie, en sautant sur des voitures et causant un embouteillage – des agents de la faune ont fini par euthanasier l’animal probablement attiré par des grains de maïs tombés sur le chemin.

Et puis, il y a tous les dindons qui cherchent le trouble (ou les « likes » sur les réseaux sociaux) en s’aventurant en plein Montréal – plus tôt ce mois-ci encore dans l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville –, où la Ville ne les considère toutefois pas comme une espèce nuisible.

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Sur le terrain ou dans une tourtière

Bref, des dindons, il y en a désormais beaucoup au Québec. Beaucoup… trop ?

« On est quand même chanceux d’avoir cette espèce-là au Québec », dit le biologiste François Lebel, du ministère de la Forêt, de la Faune et des Parcs. « Mais c’est certain qu’il y a des problèmes de cohabitation », dit-il. Pas vraiment avec les autres animaux, qui s’accommodent bien de la présence de cet oiseau forestier, dit M. Lebel, mais surtout pour les humains, producteurs agricoles en tête, qui se plaignent de voir les dindons rôder près des silos à grains et des élevages. « C’est une espèce fort opportuniste, surtout en période hivernale où il est en quête de nourriture », dit François Lebel.

Le meilleur outil pour contrôler les populations, c’est la chasse, dit le biologiste. Déjà, la période de chasse printanière qui permet aux chasseurs de capturer un maximum de deux mâles connaît un succès fulgurant : 7600 dindons ont été « récoltés », en 2018, contre 584 dix ans plus tôt.

Et à partir de l’automne 2020, a confirmé le Ministère ce mois-ci, les chasseurs pourront également traquer la bête, qu’elle soit mâle ou femelle, pendant une semaine, à la fin d’octobre.

De quoi réjouir Paul Robitaille. Au printemps, il se rend avant le lever du soleil à son poste de chasse situé à quelques kilomètres de son domicile – non, il ne chasse pas les dindons devant chez lui – et attend. « Moi, ça ne me dérange pas de ne pas en attraper. Juste de chasser le matin, c’est un plaisir. Tu vois les chevreuils, tu vois les coyotes, tu vois tout. »

Et puis, « un dindon de chassé, c’est bien assez ».

Ça goûte quoi, le dindon sauvage ? « Eh bien, ça prend une recette spéciale parce que sinon… c’est pas tellement bon… », répond M. Robitaille.

Le gros oiseau – qui court d’ailleurs plus vite que ne roule un automobiliste dans les rues du Plateau Mont-Royal – est maigre et musclé, alors, bonjour la viande coriace… « On pourrait assommer quelqu’un avec une cuisse de dindon sauvage ! », rigole M. Robitaille. Son gibier de cette année est d’ailleurs tout passé à la moulinette et sera servi en tourtière, avec un mélange d’autres viandes plus grasses.

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La présence de dindons a heureusement causé peu d’accidents de la route, dit Paul Robitaille, « parce que tout le monde sait où ils sont ». « Ça fait ralentir le trafic, et je dois dire que j’aime ça », remarque ce responsable de la sécurité publique dans son secteur. Frapper un dindon d’une bonne dizaine de kilos n’est pas sans conséquences. « Pour une grosse dinde, on parle de 20-22 livres. C’est très solide. Si tu frappes ça, la grill du char mange la snap. Y a toujours des dommages. »

Dans son secteur, plusieurs limites de vitesse ont été abaissées ces dernières années. « Pas juste à cause des dindes, à cause de tout. Chevreuils, chiens, enfants… Et il y a moins d’accidents. Les gens roulent moins vite, donc il y a moins d’accidents. On n’est pas sur une autoroute, ici. »

« En fait, les dindons, c’est comme pour les chevreuils, conclut cet inconditionnel de la campagne. « C’est pas eux autres qui sont dans nos jambes, c’est nous autres qui avons décidé de faire passer nos chemins sur leurs terrains. En tout cas, moi, c’est comme ça que je vois ça. »