Je vais laisser à d’autres le soin de pousser des soupirs de soulagement devant la fin des problèmes judiciaires de SNC-Lavalin au nom de l’impact économique de ce « joyau » du génie… Et de la corruption.

Patrick Lagacé Patrick Lagacé
La Presse

Hier, SNC-Lavalin a plaidé coupable à une accusation de fraude, ce qui évite un procès criminel à SNC pour faits de corruption alors qu’elle était active en Libye sous la dictature des Khadafi.

En gros, SNC – dont un des anciens dirigeants, Sami Bebawi, a perdu son procès pour corruption en fin de semaine – a accepté de plaider coupable à certains chefs d’accusation. La Couronne en a retiré d’autres. Et SNC accepte de payer une amende de 280 millions.

La somme frappe l’imaginaire : près-de- 300-millions-de-dollars, whoa, ayoye, c’est du cash ! Non. C’est des pinottes.

SNC a engrangé des revenus de plus de 10 milliards en 2018. Oui, l’entreprise a souffert de ses démêlés avec la justice. Oui, elle a subi des pertes. Oui, son action en Bourse a subi une volée. Mais partons de ça : 10 milliards de revenus en 2018.

Les 280 millions peuvent être payés en cinq ans.

Divisons les 280 millions sur cinq ans : c’est 56 millions par année que SNC devra payer pour ses péchés en Libye.

Bref, si on annualise l’amende de 280 millions, c’est 0,56 % des revenus de SNC.

Si vous gagnez 50 000 $ par année, c’est l’équivalent d’une amende de 280 $.

Si vous gagnez 75 000 $, l’amende imposée à SNC est l’équivalent, pour vous, de 420 $.

Et si vous gagnez 100 000 $, c’est comme si on vous demandait de payer une amende 560 $.

Donc, pour l’amende-record-exemplaire-OMG, on repassera. On impose des amendes pour grande vitesse sur la route : si vous roulez à 170 km/h dans une zone de 100 km/h, on vous infligera une amende de 1700 $.

SNC fabriquait autant de grands ouvrages que de pots-de-vin. Le procès du CUSM l’a démontré, les enquêtes journalistiques l’ont prouvé, le procès de Bebawi l’a illustré.

Je n’ai jamais voulu la chute de SNC, je n’ai jamais souhaité que l’entreprise soit dépecée par une vente à la pièce ou qu’elle déménage son siège social.

Mais je suis outré par la carte « Sortez de prison » que l’essentiel de la classe politique québécoise – au fédéral et au provincial – était prête à donner à SNC-Lavalin pour lui éviter un procès, elle qui faisait face à un procès criminel qui aurait pu l’empêcher d’obtenir des contrats fédéraux et internationaux, en cas de condamnation.

Cet empressement a mené à la pire crise du premier mandat de Justin Trudeau et a valu à celui-ci un blâme du commissaire à l’éthique, parce que le PM a fait trop de pressions sur sa ministre de la Justice pour qu’elle force la Couronne à négocier un accord de réparation avec SNC, pour éviter un procès criminel à notre « joyau ».

C’est un exemple patent du too big to fail qui donne l’immunité à des entreprises et industries américaines qui pèsent lourd – trop lourd – dans l’économie. Too big to fail, ça veut dire : trop importantes pour qu’on les laisse tomber…

L’effet pervers de cette mentalité, c’est que les dirigeants corrompus savent que l’État va toujours leur sauver le cul. Et c’est avec cette mentalité que les boss de SNC ont fait un lobbying intense auprès du gouvernement fédéral. Cette entreprise dont tout le monde vantait la formidable gouvernance ALORS MÊME QU’ELLE PAYAIT DES POTS-DE-VIN À KADHAFI a acheté le meilleur talent de lobbying et juridique pour tenter de s’acheter une carte « Sortez de prison », sous la forme d’un accord de poursuite différée. Elle ne l’a pas obtenue.

Je n’ai jamais voulu la chute de SNC, je ne veux pas que les milliers d’employés de l’entreprise se retrouvent le bec à l’eau. Mais pour la respectabilité, on repassera. SNC n’est pas une entreprise respectable. Elle le deviendra peut-être, mais pour l’instant, SNC a admis une fraude extrêmement grave.

Après les avoir dissimulés, après les avoir cachés, après les avoir publiquement niés et après avoir ridiculisé ceux qui osaient souligner au Grand Joyau Du Génie les périls de faire des affaires avec Kadhafi.

Dans cette saga, une impression d’immunité nauséabonde perdure. L’ex-PDG Pierre Duhaime, épinglé dans la fraude du CUSM, a été condamné à une peine-bonbon de quelques mois de prison à domicile. Maintenant, depuis qu’il a plaidé coupable, on peut le dire : Pierre Duhaime est un criminel qui mérite moins de respect qu’un accro qui commet un vol de dépanneur pour payer sa dope. Les coaccusés de Duhaime s’en sont tirés à presque aussi bon compte.

Parlons maintenant de Jacques Lamarre, PDG historique de SNC. Il était aux commandes quand ses sous-fifres corrompus faisaient de la magie comptable pour envoyer des millions dans des paradis fiscaux afin de graisser des dictateurs et leurs intermédiaires, afin d’acheter des yachts à des enfants de dictateurs coupeurs de couilles. Il n’a jamais été accusé de quoi que ce soit.

Fort bien. Mais Jacques Lamarre était l’omnipotent dirigeant de SNC et, apparemment, il le jure, il ne savait rien de ce qui se manigançait à coups de millions illégaux pour récolter des milliards dans un pays où on ne peut pas faire des affaires sans payer des pots-de-vin…

Il n’a rien vu, il n’a rien entendu, il ne savait rien…

Bref, corporativement parlant, Jacques Lamarre était l’équivalent économique de l’ex-maire de Montréal Gérald Tremblay : du haut de sa pyramide hiérarchique, il trônait au-dessus d’adjoints qui trempaient dans des affaires qui sentaient la merde, parce qu’ils avaient les deux mains dedans. Depuis que l’on sait à quel point Gérald Tremblay était aveugle aux dérives éthiques commises par les hommes sous son autorité, il est devenu une sorte de punch de blagues mettant en scène des hommes niais…

Jacques Lamarre mérite le même sort.