Ce sont trois amies d’enfance. Daphnée, Karine, Marie-Luc.

Rima Elkouri Rima Elkouri
La Presse

En 2017, alors qu’elles étaient à l’aube de la trentaine, en l’espace de quelques mois, leur vie a été bouleversée. Elles sont devenues respectivement mère, veuve et orpheline.

« J’avais quand même le plus beau scénario des trois », raconte Daphnée Hacker-Bousquet.

Daphnée a donné naissance à sa fille alors que ses deux amies vivaient parmi les pires moments de leur vie : Karine Lemaire-Rogers était au chevet de son mari, l’artiste-graffiteur montréalais Alexandre Veilleux, alias Alex Scaner, qui a été emporté par un liposarcome à l’âge de 36 ans ; Marie-Luc Boulianne-Despaties a perdu les jumeaux qu’elle portait quelques semaines après avoir perdu Nicole, sa mère, qui était son seul parent encore vivant.

Daphnée, qui était très proche de la mère de Marie-Luc, a passé du temps à son chevet. « J’ai accouché la même semaine que Nicole est morte. J’ai une photo de notre dernière balade, Nicole et moi. Elle, en fauteuil roulant. Moi, avec ma grosse bedaine de femme enceinte. »

PHOTO FOURNIE PAR DAPHNÉE HACKER-BOUSQUET

Dernière balade de Daphnée Hacker-Bousquet, alors enceinte, avec Nicole, la mère de son amie Marie-Luc Boulianne-Despaties

Sa fille Elsie est née le lundi 3 avril 2017. Le dimanche suivant, Nicole s’est éteinte. Peu de temps après, alors qu’elle était à 22 semaines de grossesse, sa fille Marie-Luc a appris que les jumeaux qu’elle portait étaient morts.

Finalement, même le plus beau scénario des trois s’est révélé moins beau que ne l’imaginait Daphnée, une vie toute neuve dans les bras. « J’ai commencé à avoir des pensées très sombres. Mon conjoint ne me reconnaissait pas. Je me disais : “Ah ! c’est normal, c’est un bébé, ça bouleverse ma vie…” » La journaliste hyperactive et carriériste qu’elle était s’est sentie complètement désorientée. « J’ai trouvé la venue d’un bébé hyper aliénante. C’est plus tard que j’ai compris que c’était une dépression post-partum. »

Daphnée broyait du noir lorsque Marie-Luc, qui en broyait aussi, l’a appelée. Pourquoi ne feraient-elles pas quelque chose de tout ce noir broyé ensemble ? Quelque chose comme une émission balado qui leur permettrait de se sentir moins seules, en allant à la rencontre de gens ordinaires qui ont traversé des tempêtes, en écoutant leurs histoires, en leur demandant comment ils y sont arrivés, eux… Une balado pour parler sans masque de maladie, de santé mentale, de mort, de deuil, de chagrin. De tout ce dont on n’ose pas trop parler dans une société qui nous demande d’être « positifs » et joyeux en toutes circonstances, de répondre « ça va » même quand rien ne va plus.

C’est ainsi qu’est née la bouleversante balado On connaît tous quelqu’un, lancée mardi sur l’application Ohdio de Radio-Canada. Un projet qui, bien qu’il puisse sembler a priori déprimant, a permis à ses trois conceptrices de mieux traverser leurs épreuves respectives.

Marie-Luc a eu envie de se lancer dans ce projet en constatant le bien fou que ça lui avait fait de parler de ce qu’elle vivait avec des gens qui avaient vécu des épreuves semblables. Le bien fou aussi d’écouter, quand rien n’allait plus, les histoires des autres dans des balados.

On connaît tous quelqu’un s’inspire à certains égards de la balado Terrible, Thanks for Asking lancée en 2016 par Nora McInerny, qui a vécu, elle aussi, en l’espace de quelques semaines, une fausse couche, le deuil de son père et celui de son mari, mort à 35 ans d’une tumeur au cerveau. Publiée en ligne, sa notice nécrologique, qu’elle avait coécrite avec son mari, est devenue virale. Nora McInerny a commencé à recevoir des condoléances de partout dans le monde. Beaucoup de gens lui envoyaient leur propre histoire de deuil et de chagrin. Elle a décidé d’en faire une balado, allant à la rencontre de gens en leur demandant de lui raconter la pire chose qui leur soit arrivée. Le nom de la balado, que l’on peut traduire par Très mal, merci de poser la question, est la réponse que Nora McInerny aurait elle-même voulu donner en toute honnêteté aux gens qui lui demandaient « Comment ça va ? » et voulaient l’aider après la mort de son mari.

Quand Alexandre était mourant, Karine a beaucoup écouté la balado Terrible, Thanks for Asking. « Ça me faisait un bien incroyable. Ça me soulageait. Je me sentais moins seule. Parce qu’à 34 ans, il n’y a pas beaucoup de gens qui accompagnent leur chum dans la mort. »

PHOTO FOURNIE PAR KARINE LEMAIRE-ROGERS

Karine Lemaire-Rogers et son mari, Alexandre Veilleux (alias Alex Scaner)

Le même désir de parler du deuil, du chagrin et d’autres sujets tabous en toute honnêteté sous-tend la balado On connaît tous quelqu’un. Mais le rapprochement avec Terrible, Thanks for Asking s’arrête là, précise Marie-Luc. « Parce que Nora McInerny tombe dans le “gourouïsme”. Elle est un peu “coach de vie”. Nous, on n’a vraiment pas eu envie de tomber là-dedans et de dicter aux gens LA façon de réagir. On est davantage dans l’ouverture. Chacun réagit d’une façon différente, fait son chemin comme il le peut, et c’est correct. »

Dans l’adversité, Marie-Luc a eu la chance de tomber sur des gens qui, alors qu’elle était au chevet de sa mère, se sont ouverts à elle avec générosité et ont offert de l’écouter. Elle pense notamment à la conjointe de son cousin qu’elle côtoyait sans vraiment la connaître avant que sa mère ait un diagnostic de cancer. « Lorsque j’ai appris que ma mère était malade, elle m’a dit : “Écoute, moi, j’ai passé au travers ce qui t’arrive avec ta mère. Il va y avoir des beaux et des moins beaux moments. Sache que je serai toujours là pour parler honnêtement.” »

Sur le coup, Marie-Luc, qui avait arrêté de travailler pour s’occuper de sa mère, s’est dit que ce ne serait pas nécessaire. Elle avait des amies pour la soutenir, elle était bien entourée. Finalement, lorsque la tempête est devenue un ouragan, elle a compris. La chimiothérapie, le corps qui lâche, le poids sur les épaules de la fille devenue « proche aidante » de sa mère… « Tu ne peux pas parler de ça avec n’importe qui. À ce moment-là, elle a été d’un soutien psychologique et physique inestimable, parfois juste avec de l’écoute. »

Ce n’est pas léger comme balado, il va sans dire. Ce n’est pas nécessairement la chose à écouter avant d’aller à votre party de Noël. Mais à travers tout ce noir broyé ensemble, il y a quand même des brèches d’espoir dans chacun des témoignages.

Car forcément, dans l’adversité, la résilience s’impose, souligne Daphnée. « C’est ce qu’on a trouvé beau. Oui, c’est sombre. Mais il y a beaucoup de lumière aussi. »

En se racontant leurs histoires et en tendant un micro à d’autres personnes « ordinaires » qui leur ont raconté la leur, Daphnée, Karine et Marie-Luc, loin d’en sortir plus amochées qu’elles ne l’étaient au départ, en sont sorties au contraire plus sereines, avec le sentiment d’être moins seules au monde. Les gens qui leur ont parlé de leurs propres histoires douloureuses – des histoires qu’ils n’ont pas l’habitude de raconter – leur ont aussi confié que ça leur avait fait du bien d’être écoutés, observe Marie-Luc.

« Aucune des personnes que l’on a rencontrées ne se considère comme malchanceuse. Ce sont tous des gens à qui il est arrivé des choses difficiles, mais qui sont passés au travers et qui en sont ressortis – c’est quétaine, mais c’est ça ! – plus forts. Pourquoi ne pourrait-on pas en parler et s’écouter ? »