Isabel Petit pouvait comprendre la détresse ressentie par Michel Cadotte, qui a tué sa conjointe atteinte d’alzheimer en 2017 : son mari souffrait aussi de cette maladie avant de mourir. Après quelques minutes de discussion au téléphone, « le courant a passé » entre les deux.

Isabelle Ducas Isabelle Ducas
La Presse

Isabel Petit n’a jamais embrassé son nouvel amoureux. Elle ne l’a même jamais touché ni serré dans ses bras. Il est en prison pour avoir causé la mort de son épouse.

Comment peut-elle s’être entichée d’un criminel ?

Il faut dire que l’histoire de son amoureux, Michel Cadotte, est connue partout au Québec, et que son crime a été qualifié de « meurtre par compassion » : il a étouffé avec un oreiller, en 2017, sa conjointe Jocelyne, atteinte d’alzheimer à un stade avancé.

Cette horrible maladie et ces événements dramatiques ont, en quelque sorte, réuni le couple : le mari d’Isabel Petit, Guy, souffrait aussi de la maladie d’Alzheimer. Après une carrière de pompier, il est mort en 2017 d’un cancer lié à son métier, un myélome multiple.

« Je pouvais comprendre »

« Personne ne peut savoir ce qu’on vit comme détresse quand on est un proche aidant. Il faut l’avoir vécu pour comprendre », souligne Mme Petit, qui s’implique dans des groupes de soutien aux proches aidants et auprès de la Société de l’alzheimer.

Moi, je pouvais comprendre son geste. Je me disais qu’il devait être démoli, mais soulagé. Et je me demandais vraiment comment il allait, en prison, après sa condamnation.

Isabel Petit

Après avoir suivi avec intérêt le procès de M. Cadotte dans les médias, le printemps dernier – il a été reconnu coupable d’homicide involontaire et condamné à deux ans derrière les barreaux –, elle lui a fait passer un message de soutien par l’intermédiaire de son avocate, avec son numéro de téléphone.

Quelques jours plus tard, elle recevait un appel de la prison de Bordeaux. C’était lui.

« J’étais très nerveuse, au début, je ne savais pas quoi dire », se souvient-elle.

Mais après quelques minutes, « le courant a passé », dit-elle, avec un sourire qui témoigne de l’intensité de ce courant.

Et les conversations se sont poursuivies. Presque chaque jour, puis plusieurs fois par jour.

« Des fois huit heures dans une journée, hein, maman ? », lance en boutade sa fille Sabrina à sa mère, qui ricane.

La détresse des aidants naturels

Isabel Petit voulait d’abord savoir s’il recevait, en prison, l’aide et le soutien nécessaires, après le drame qu’il avait vécu.

Elle lui a raconté qu’elle avait elle-même trouvé extrêmement difficile de voir son mari commencer à perdre la mémoire, perdre la parole, changer de personnalité, puis dépérir au point qu’il avait fallu le placer en CHSLD, parce que s’occuper de lui à la maison était devenu une tâche trop lourde pour elle et sa fille, élève au cégep.

Mme Petit confie avoir souffert de deux dépressions et avoir voulu mettre fin à ses jours, tant elle était épuisée et bouleversée, pendant les cinq années de maladie de son mari. Au travail, elle a dû composer avec des employeurs peu compréhensifs face à sa situation.

Peu à peu, Michel Cadotte s’est ouvert à elle. Il l’a invitée à lui rendre visite derrière les barreaux. Elle l’a rencontré pour la première fois, et toutes les fois suivantes, à travers une petite fenêtre dans le parloir de la prison.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Michel Cadotte a été reconnu coupable d’homicide involontaire et condamné à deux ans derrière les barreaux.

Peut-on tomber amoureux d’une personne que l’on n’a pas vraiment côtoyée dans la « vraie vie » ? Isabel Petit assure que oui.

« Puisqu’on ne peut pas se voir, on n’a rien d’autre à faire que parler. On se parle parfois plusieurs heures par jour au téléphone, explique-t-elle. On se raconte nos vies, on partage nos souvenirs, nos opinions, ce qui se passe au quotidien. »

« Je suis certaine qu’on se connaît mieux que bien des couples qui vivent ensemble tous les jours ! »

Élargissement de l’aide médicale à mourir

Les tourtereaux ont discuté, dernièrement, de la décision de Québec d’étudier la possibilité d’élargir l’accès à l’aide médicale à mourir (AMM) pour les personnes souffrant de démence.

Le geste de Michel Cadotte et son procès, très médiatisé, ont contribué au débat public sur la question de l’AMM pour les malades souffrant d’alzheimer, puisque son épouse Jocelyne Lizotte avait été jugée non admissible à la recevoir.

La question surgit évidemment : si Mme Lizotte avait pu demander, quand elle était encore apte à y consentir, de recevoir une injection mortelle lorsque sa maladie aurait progressé, son mari n’aurait pas posé le geste fatal. Comment réagit-il à la possibilité que cette option soit bientôt disponible ?

Michel Cadotte a préféré ne pas nous accorder d’entrevue sur ce sujet à ce moment-ci. Mais il a été bouleversé par cette nouvelle, rapporte Isabel Petit.

Comme membre d’un comité consultatif ministériel fédéral sur la démence, Mme Petit continue de s’intéresser à ces questions. Elle donne aussi des conférences pour les proches de malades atteints de démence.

Libération conditionnelle reportée

En septembre, Michel Cadotte s’est fait refuser une libération conditionnelle au sixième de sa peine.

Il voulait s’installer chez sa nouvelle conjointe plutôt qu’en maison de transition, mais la Commission québécoise des libérations conditionnelles s’interrogeait sur la capacité de Mme Petit à « l’encadrer et le faire cheminer », tout en reconnaissant qu’elle est « socialement adéquate et d’un bon support ».

« Vous ne semblez pas parvenir à identifier les caractéristiques qui vous sont propres, qui vous ont poussé à commettre le geste reproché. Vous avez une tendance toujours présente à justifier les gestes par les manques de soins », écrivent aussi les commissaires.

Le couple devra patienter encore quelques mois avant de faire vie commune. M. Cadotte devrait être libéré sous conditions à la fin janvier, au tiers de sa peine, et passer quelque temps en maison de transition.

La fille d’Isabel Petit, Sabrina, qui vit seule avec sa mère, n’est-elle pas inquiète à la perspective de voir s’installer chez elle un futur beau-père qu’elle ne connaît pas ?

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

La fille d’Isabel Petit, Sabrina, étudie en gérontologie et aimerait décrocher un diplôme en travail social.

« On se parle au téléphone », répond l’étudiante. « Et j’ai déjà une liste de choses à faire réparer dans ma chambre. Je vais aussi lui demander de faire mes lunchs, parce qu’il a déjà étudié en cuisine », lance-t-elle à la blague.

La jeune femme, qui s’est beaucoup occupée de son père avant sa mort, étudie en gérontologie à l’université et aimerait décrocher un diplôme en travail social.

« On ne va pas trop le bousculer. Il doit d’abord prendre soin de lui-même, puis reconstruire sa vie », souligne Isabel Petit.

Elle est convaincue que leurs chemins ne se sont pas croisés pour rien.

Elle aime à penser que Guy, son mari, et Jocelyne, l’épouse de M. Cadotte, « se sont arrangés pour provoquer cette rencontre », lance-t-elle. « Je suis certaine qu’ils se sont dit qu’on serait bien ensemble. »