(Coaticook) La pénurie d’arbres de Noël aux États-Unis gonflera le prix des sapins vendus au Québec de 10 % à 15 % cette année. Même si la production québécoise est en plein essor, les producteurs, de moins en moins nombreux, peinent à répondre à la demande américaine.

Texte : Daphné Cameron Texte : Daphné Cameron
La Presse

Photos : Robert Skinner Photos : Robert Skinner
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Le téléphone de Serge Vaillancourt sonne à tout bout de champ. Depuis qu’il s’est lancé dans la production d’arbres de Noël en 1982, la demande n’a jamais été aussi forte. Le matin de notre passage, il avait déjà reçu cinq nouvelles demandes de revendeurs désespérément à la recherche d’arbres. Pas de chance. La cour d’entreposage de celui qui produit près de 150 000 arbres et 720 000 couronnes par année est complètement vide.

« C’est du jamais vu ! Je n’ai jamais connu une demande aussi forte, explique-t-il. Tous les jours, on reçoit des demandes de gens qui cherchent des arbres. Ils proviennent de partout, mais alors là, partout. On a même vendu des arbres à Dubaï ! »

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Serge Vaillancourt (à droite) dirige l’entreprise Valfei avec son fils Charles.

Depuis 2013, le nombre d’arbres de Noël québécois exportés à l’étranger a plus que doublé, révèle une analyse économique qui vient d’être publiée par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ). Le Québec représente désormais 17 % des exportations mondiales totales. Ainsi, la valeur de la production des arbres de Noël naturels québécois a doublé. Elle a atteint 60,2 millions de dollars en 2018. Les deux tiers de cette production (1,6 million d’arbres) ont été exportés, principalement vers la côte est des États-Unis et, dans une moindre mesure, vers les Caraïbes, pour une valeur totale de 43,8 millions.

« Étant donné qu’il y a une telle demande, on est en train de se demander si on ne changera pas nos standards. Pour être capables de faire des arbres un peu plus vite, moins fournis, moins gros, plus rapidement », souligne Serge Vaillancourt.

L’entreprise Valfei, qu’il dirige avec son fils Charles, se spécialise dans la production d’arbres de catégorie « premium », la plus élevée, la plus touffue et – puisqu’elle nécessite une taille plus attentive année après année – la plus chère des quatre catégories d’arbres.

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L’entreprise Valfei exploite 2400 acres de terres en Estrie destinées à la culture du sapin de Noël, dont 1200 sont actuellement plantés. Elle est à la fois productrice et grossiste.

La ferme répond aussi à la niche occupée par les très grands arbres décorant les églises, les parcs ou les halls de grands édifices. À preuve, Charles Vaillancourt, qui a joué trois ans au football professionnel pour les Lions de la Colombie-Britannique, avait l’air bien petit, malgré ses 6 pi 4 po, au milieu des conifères géants de sa plantation. « La demande s’en va plus vers de petits arbres, souligne le grand gaillard. Nous, on aime cela, faire un arbre fourni. Quand tu es habitué à faire de gros arbres, c’est contre nature, tu es habitué à les conserver. Mais il y en a d’autres qui tirent pratiquement sur l’arbre pour qu’il sorte du sol ! »

« À cause de la demande, oui, il y a des producteurs qui vont peut-être forcer et couper un an plus tôt pour avoir une rotation plus rapide », ajoute-t-il.

Situation sans précédent

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Larry Downey, accompagné de son fils Jimmy, dans la ferme fondée par son père dans les années 60.

À Hatley, un autre duo père-fils de producteurs de sapins de Noël est aussi submergé de demandes. Larry et Jimmy Downey, qui sont respectivement président de l’Association canadienne des producteurs d’arbres de Noël et président de l’Association des producteurs d’arbres de Noël du Québec, estiment que la situation est sans précédent.

« En 2008, il y a eu le crash du système bancaire aux États-Unis. Les gens ont acheté moins d’arbres et les producteurs américains, s’ils ne pouvaient pas couper leurs arbres à l’automne, avaient moins d’espace pour planter au printemps. Ça a duré de trois à cinq ans », explique Larry Downey.

Dix ans plus tard, on en ressent les effets. Ça a commencé un peu l’année passée, mais là, cette année, c’est vraiment fort. On n’est pas capables de fournir. On est obligés de refuser des commandes pour garder nos clients.

Larry Downey

« Ceux qui ont commandé leurs arbres en retard ou même en octobre et novembre comme ils le faisaient d’habitude, ils n’ont pas eu d’arbres », ajoute-t-il.

La Sapinière Downey vend environ 25 000 arbres, en plus d’exploiter l’une des rares pépinières au Québec. Environ 70 % de leurs arbres sont exportés en Nouvelle-Angleterre.

Baisse de production aux États-Unis

Chaque semaine, le MAPAQ décortique une industrie agricole dans un bulletin de veille économique intitulé « Bio-Clips ». « Selon les recensements de l’agriculture, la production d’arbres de Noël naturels a baissé aux États-Unis, passant de 17,3 millions d’arbres en 2012 à 15,1 millions en 2017 […]. Au cours de cette période, la population américaine s’est accrue de 11 millions d’habitants », écrit Josée Robitaille, de la Direction de la planification, des politiques et des études économiques du MAPAQ dans un numéro récemment consacré aux arbres de Noël.

En raison d’une pénurie de semis survenue il y a quelques années, des sécheresses de 2017 et 2018 et d’un manque de main-d’œuvre, plusieurs producteurs se sont tournés vers des types de cultures qui nécessitent moins de travail, analyse l’auteure.

D’autres ont carrément mis la clé sous le paillasson. Comme dans les autres secteurs agricoles, le manque de relève est un enjeu criant. « Au Québec, on était 440 producteurs il y a 20 ans, et là, aujourd’hui, on est 180, à peu près, dit Larry Downey. À l’époque, on était 200 membres dans l’association, et là, on est 64. Ça vous donne une idée. Et ce n’est pas comme ça juste au Québec, c’est partout : en Nouvelle-Angleterre, dans l’État de New York, au Massachusetts, au Wisconsin, au Michigan : toutes les associations ont rapetissé. Les producteurs sont plus gros, mais pas suffisamment pour compenser la différence. »

Un arbre de Noël doit pousser environ durant de huit à dix ans, en moyenne. Croissance lente oblige, les Downey et les Vaillancourt évaluent que la situation risque de perdurer encore de trois à cinq ans.

L'A B C de la culture du sapin québécois

Concentrée en Estrie

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Sur les 343 fermes qui se consacrent à la culture des arbres de Noël, 127 sont situées en Estrie.

Sur les 343 fermes qui se consacrent à la culture des arbres de Noël, 127 sont situées en Estrie, un lieu stratégique en raison de sa proximité avec la frontière des États-Unis. Près de 60 % des superficies cultivées sont dans cette région. « Les terres n’y sont pas trop chères parce que c’est très vallonneux, explique Jimmy Downey, producteur. Ça permet de produire une culture qui prend huit ans sans trop s’endetter. »

Issu d’une véritable agriculture

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Larry Downey récolte les semences des « cocottes » (cônes) à la fin de l’été, les sèche puis les entrepose dans l’un de ses six congélateurs à -20 °C.

Ce n’est pas parce que les conifères poussent facilement en nature que l’arbre de Noël dans votre salon est sauvage. Larry Downey récolte les semences des « cocottes » (cônes) à la fin de l’été, les sèche puis les entrepose dans l’un de ses six congélateurs à -20 °C. « Une livre contient en moyenne 40 000 graines. Avec un taux de germination de 60 %, ça donne environ 24 000 sapins », dit-il.

Odeur d’agrumes

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Un croisement entre un sapin originaire de Corée, Abies koreana, et un sapin baumier, A. balsamea

La Sapinière Downey est l’une des rares fermes spécialisées dans la génétique des sapins. Sur cette photo, un croisement entre un sapin originaire de Corée, Abies koreana, et un sapin baumier, A. balsamea. En plus de dégager une sublime odeur d’agrumes, l’hybride A. koreana x A. balsamea a des aiguilles plus grasses. « On récolte le pollen du coréen au printemps et on le souffle à l’intérieur de la cocotte du sapin baumier », explique Larry Downey.

Plus écologique

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Une tête de sapin de variété Canaan âgé de 20 ans est greffée sur un tronc de sapin québécois baumier de 5 ans.

Il n’y a pas que les vignerons et les pomiculteurs qui effectuent des greffes de plants sur des socles d’une autre espèce. Sur la photo : une tête de sapin de variété Canaan âgé de 20 ans est greffée sur un tronc de sapin québécois baumier de 5 ans. Cette espèce originaire de la Virginie de l’Ouest est connue pour ses « aiguilles éternelles ». Son bourgeonnement plus tardif évite aussi le recours aux insecticides.

Longue culture

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Les sapins sont transplantés en champ après avoir atteint de 15 à 20 centimètres.

Une fois les semis plantés, les sapins doivent pousser environ quatre ans en pépinière. Ils sont transplantés en champ après avoir atteint de 15 à 20 centimètres. Ils pousseront ensuite environ huit ans, au rythme d’un pied par année. Les conifères ont deux sexes. Le haut de l’arbre, qui produit des cônes tous les trois ans, est femelle et le bas de l’arbre, qui produit le pollen, est masculin. Un arbre ne peut cependant pas se féconder lui-même.