Une sommité dans le domaine de l’eau potable n’a aucun doute sur la fiabilité des appareils portatifs que Québec compte fournir à ses écoles pour tester la teneur en plomb dans l’eau, contrairement à l’Ordre des chimistes du Québec, qui demandait au ministère de l’Éducation d’en retarder l’achat, la semaine dernière.

Audrey Ruel-Manseau Audrey Ruel-Manseau
La Presse

Dans une lettre envoyée au ministre de l’Éducation, mardi dernier, l’Ordre des chimistes du Québec (OCQ) émettait des réserves sur l’appareil portatif Kemio Heavy Metals, que Québec compte fournir à ses écoles pour qu’elles testent le plomb dans les points d’eau auxquels s’abreuvent les enfants. Cette lettre « contient plusieurs erreurs et faussetés » et « continue de véhiculer des affirmations qui pourraient inquiéter indument le public », avance Michèle Prévost, titulaire principale de la Chaire industrielle CRSNG en Eau potable de Polytechnique Montréal.

« Je ne suis pas contre les chimistes. Mais j’ai été très étonnée de leur position », affirme-t-elle. Si elle croit que leurs inquiétudes sont en parties dues à un manque d’information, elle n’hésite pas non plus à dénoncer « un corporatisme qui n’a pas sa place ».

« Il s’agit d’un dépistage qui nécessitera la mesure de plomb à plus de 70 000 points d’eau dans nos écoles. Ce qui contraste avec le marché actuel de suivi de la qualité de l’eau potable pour lequel des analyses sont effectuées à quelques dizaines ou au plus 100 points de contrôle par ville. On peut donc voir clairement l’attrait commercial de monopoliser ce type de suivi », avance-t-elle.

Des arguments démentis

L’OCQ dit douter de la fiabilité des résultats du dispositif proposé, puisque aucun chimiste n’a pu le tester. L’appareil portatif en question permet la mesure du plomb par voltamétrie en remplacement de mesures en laboratoire.

« Je pense qu’ils sont peut-être mal informés », tente de comprendre Mme Prévost. « Cet appareil-là, je l’ai utilisé au Québec. J’ai publié les validations dans des revues scientifiques soumises à une révision par les pairs. Il est réglementé aux États-Unis. À Hong Kong, la mesure voltamétrique est reconnue comme méthode officielle pour le dépistage et la quantification du plomb dans les grands bâtiments, les écoles et les garderies », expose la chercheuse, qui estime que le ministère de l’Éducation devrait aller de l’avant avec son plan d’action.

Québec compte suggérer deux options aux établissements scolaires pour analyser la quantité de plomb dans leur eau : envoyer les échantillons en sous-traitance dans un laboratoire agréé ou faire eux-mêmes les analyses grâce à l’appareil portatif en question.

« C’est un appareil et une méthode valables, approuvés et suffisants pour déterminer si oui ou non, il y a du plomb dans l’eau. Après Noël, on a un projet-pilote avec Laval et Montréal pour l’utiliser dans les bibliothèques, les arénas, les centres sportifs… », dit Mme Prévost, qui, contrairement à ce que l’OCQ réclame, ne croit pas que les tests doivent impérativement être analysés par un chimiste.

« On parle, dans le cas présent, de dépistage, pas de suivi de conformité réglementaire. Ce n’est pas nécessaire d’avoir un chimiste pour faire ça. Pas plus que quand on mesure du chlore dans une usine », vulgarise Mme Prévost au bout du fil. « L’échantillonnage et les mesures de plusieurs paramètres normés en eau potable ne sont pas prélevés ou analysés par des chimistes », précise celle dont le travail sur le plomb dans l’eau est reconnu mondialement.

Le 26 novembre dernier, Michèle Prévost a participé à la même réunion téléphonique que l’Ordre des chimistes du Québec avec des membres du personnel du ministre de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Elle a répondu aux préoccupations soulevées de part et d’autre dans un document explicatif de cinq pages envoyé le lendemain à l’OCQ et au ministère. L’ODC a néanmoins demandé à Québec de mettre son plan d’action sur pause, six jours plus tard.