Il s’appelle Olivier Bernard, mais au Québec, on le connaît surtout par son nom de plume : il est le Pharmachien — le Pharmafist en anglais —, celui qui ramène constamment la science dans les débats publics, pour déboulonner les légendes urbaines et pourfendre les charlatans. Son ennemi : la pseudoscience.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Le 12 novembre, ce Québécois formé en pharmacie et en génétique moléculaire a gagné un prix international prestigieux remis à Londres par la revue Nature et l’organisme Sense About Science. Le prix John Maddox est remis à ceux qui se battent pour défendre la science. On a tenu ainsi à souligner les efforts d’Olivier Bernard pour alerter la communauté scientifique et sensibiliser le public aux pressions d’un lobby militant pour des traitements aux injections de vitamine C dans la lutte contre le cancer, une approche qui n’a pas fait ses preuves.

Tout cela lui a valu une campagne d’intimidation monstre de la part des pro-vitamine C, mais il n’a jamais plié.

Né à Beauport, en banlieue de Québec, Olivier Bernard a étudié en sciences au cégep de Limoilou avant de faire des études de pharmacie à l’Université Laval. « Je suis le cas classique du gars qui n’avait pas les notes pour aller en médecine et qui a choisi une autre carrière en sciences de la santé à la place. »

Ses parents n’avaient pas étudié en sciences — son père était responsable des infrastructures dans un hôpital et sa mère était secrétaire —, mais lui et son frère ont choisi d’emblée cette voie. « Mais moi, dit-il, je tripais sur ça. »

Après le cours de pharmacie, il fait une maîtrise en génétique moléculaire, puis amorce des études au doctorat. Mais il ne le terminera pas. En chemin, il travaille comme pharmacien, en recherche, dans l’industrie et se rend compte que ce qui lui plaît le plus, c’est le contact avec le public. La vulgarisation du savoir, les échanges. Aujourd’hui, il est aussi conférencier, communicateur.

Il n’a jamais travaillé dans une pharmacie privée. « Je ne suis pas à l’aise avec le côté commercial. »

La vulgarisation le passionne.

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Le Pharmachien est le nom du personnage qu’il s’est créé pour son site web de bande dessinée éducative lancé en 2012 — dont il fait aussi les dessins — ainsi que sur les réseaux sociaux. Le concept a été repris dans une émission de télé à ICI Explora, qui en est à sa quatrième saison. Dans Les aventures du Pharmachien, là encore, il intervient pour défendre la science et nous aider à poser un regard critique sur des phénomènes aussi répandus que les régimes ou l’acupuncture.

Il peut y expliquer que le concept de « détox » n’existe pas en science — ce sont des organes comme le foie ou les reins qui nettoient le sang, pas des soupes, des jus ni des massages ou des purges — ou encore que rien ne prouve que l’ostéopathie peut absolument tout guérir, comme certains le prétendent. 

Son approche : apporter des nuances, expliquer que la vie n’est pas noir et blanc, qu’il n’y a pas d’aliments, de remèdes miracles. Que certaines choses sont bonnes à petites doses, que d’autres peuvent nous aider avec un problème x ou y, mais jusqu’à un certain point.

« Je veux former l’esprit critique », dit-il.

Évidemment, chemin faisant, il ne se fait pas que des amis.

C’est ainsi que l’an dernier, il a soulevé l’ire de ceux qui prétendent que les injections à la vitamine C aident dans le traitement contre le cancer. Comme ceux-ci avaient lancé une pétition pour demander au gouvernement de financer de tels traitements, contournant ainsi les procédures habituelles d’approbation par la communauté scientifique, Bernard s’est senti interpellé.

Les autres scientifiques ont fini par l’appuyer et poser aussi des questions, mais il a fallu qu’il fasse d’abord face, tout seul, au barrage d’intimidation des pro-injections — qui ont été jusqu’à demander le boycottage des livres de l’autrice India Desjardins, sa conjointe.

Les auteurs des pétitions adressées directement aux politiciens et demandant la couverture des traitements à la vitamine C par la RAMQ ont réussi à aller chercher 120 000 signatures. Est-ce que les gens sont naïfs ?

« Moi, je ne trouve pas les gens crédules tant que ça », répond Olivier Bernard. Ce qui est inquiétant, dit-il, ce sont plutôt les forces qui cherchent à manipuler l’opinion publique avec de la fausse information. Souvent pour faire de l’argent. 

La population, elle, cherche tant bien que mal à se faire des opinions. Mais ceux qui les bombardent d’idées sans fondement ne leur laissent pas grand répit. « Et ça me fait peur quand, comme dans le cas du débat sur la vitamine C, on essaie de contourner le scientifique avec le politique. »

L’expérience n’a pas été facile, mais Olivier Bernard dit que ça l’a rendu plus fort. Maintenant, il se sent prêt à aborder des sujets délicats, comme l’acupuncture ou les pesticides. Il ne va pas dire que le premier est inutile ou que les deuxièmes ne sont pas toxiques, loin de là. 

Dans la prochaine saison du Pharmachien, il va plutôt apporter des nuances. Par exemple, il rappelle que oui, les pesticides sont toxiques, notamment pour ceux qui les manipulent, mais non, pas au point qu’on arrête de manger des fruits et légumes… 

C’est difficile, tout ça, dit-il, parce que les gens aiment les réponses simples. Pas des « ça dépend… ».

Et en passant, sachez que selon lui, toutes les modes alimentaires aujourd’hui, que ce soit le kéto, le sans gluten ou le jeûne intermittent, sont essentiellement des approches de restrictions caloriques, et non pas des cures de jouvence. Et même s’il est lui-même quasi végétarien, il exhorte tous ceux qui choisissent de couper des aliments de leur quotidien à le faire en se renseignant au préalable sur les façons de s’assurer quand même d’avoir une alimentation équilibrée.

Réfléchir, lire, interroger.

Voilà la seule médecine qu’il nous conseille pour tout, tout le temps.

Olivier Bernard en quelques choix

Un film

« Un film récent ? Je dirais : The Witch, de 2015. De tous les temps, je dirais : Braveheart, malgré ses erreurs historiques. »

Un livre

« Quiet – The Power of Introverts in a World That Can’t Stop Talking, de Susan Cain, parce que ce livre a changé ma vie. »

Une personnalité historique

« Galilée. J’ai même créé une conférence sur lui. »

Une personnalité contemporaine

« Elon Musk. Je pense qu’il est un peu fou, mais c’est un visionnaire incroyable. »

Une phrase

« Une affirmation extravagante exige une preuve qui l’est tout autant », popularisée par Carl Sagan.

Une cause

« La promotion de l’esprit critique, surtout chez les jeunes. »