Un informaticien, mort récemment, et un professeur ayant tous deux travaillé longuement à l’Université de Montréal (UdeM) ont développé une forme rare de cancer souvent associée à l’exposition à l’amiante, a appris La Presse.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

La conjointe de l’informaticien Yves Charland est convaincue que le mésothéliome qui l’a emporté à la mi-novembre à l’âge de 73 ans est imputable à son travail au sein de l’établissement, où de nombreux travaux de désamiantage ont été réalisés au fil des ans.

« Ça peut se développer des décennies après la période d’exposition. Il faut que les gens qui ont travaillé à l’université soient informés de la situation. C’est une épée suspendue au-dessus de leur tête », souligne Normande Corbin en entrevue.

M. Charland, qui a travaillé 20 ans au pavillon Roger-Gaudry dans le département de physique, était, selon elle, un modèle de santé.

« Il ne fumait pas, ne buvait pas, était végétarien depuis une quarantaine d’années et faisait beaucoup de sport. Il avait déjà fait 3000 kilomètres de vélo cette année » avant que les premiers symptômes se manifestent en septembre, dit Mme Corbin.

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE

Normande Corbin et son conjoint, Yves Charland, récemment décédé des suites d’un mésothéliome

L’informaticien a commencé à manquer de souffle et a rapidement éprouvé des difficultés à se déplacer.

« À la fin, il était rendu qu’il montait les escaliers assis », souligne Mme Corbin, encore sous le choc de la vitesse – deux mois – avec laquelle la maladie a emporté son conjoint.

Il avait demandé l’aide médicale à mourir mais s’est éteint avant qu’elle puisse être prodiguée, la veille de son anniversaire.

Un spécialiste en médecine du travail du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) a relevé que le mésothéliome était « probablement secondaire à l’exposition à l’amiante » et que cette exposition était « suspectée sur son milieu de travail au pavillon Roger-Gaudry » puisqu’il n’y a pas « d’autres éléments d’exposition à l’amiante » dans son histoire.

Le travail de M. Charland à l’UdeM est évoqué dans le document, consulté par La Presse, qui a été préparé par le médecin à l’intention de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST).

Présence d’amiante

L’un des fils du défunt, Joël Corbin-Charland, a déposé la semaine dernière une demande d’indemnisation auprès de l’organisation, jugeant cette avenue plus efficace pour forcer l’UdeM à rendre des comptes que de s’adresser directement à ses dirigeants.

La problématique posée par la présence d’amiante n’est pas propre à cet établissement, mais il n’en demeure pas moins essentiel de comprendre ce qui s’est passé, souligne M. Corbin-Charland.

Une porte-parole de l’Université de Montréal, Geneviève O’Meara, a confirmé que le pavillon Roger-Gaudry contenait de l’amiante et que du désamiantage y a été fait de 2011 à 2014.

Elle a précisé que de nombreux projets de rénovation ont été menés au cours des 20 dernières années dans ce bâtiment en prenant les mesures sécuritaires appropriées lorsque de l’amiante était présent.

L’Université affirme avoir agi « à titre préventif en matière d’amiante dès que les risques ont été connus dans les années 90 » et dit continuer à faire des efforts pour améliorer sa gestion des matériaux qui en contiennent.

Mme O’Meara n’a pas voulu dire si la présence d’amiante au sein de l’établissement avait pu contribuer au développement de la maladie de M. Charland, se limitant à relever que la direction « éprouve de l’empathie et de la compassion pour les personnes » atteintes de mésothéliome.

L’établissement a souligné par la suite qu’il n’avait pas été saisi directement du dossier par la famille.

Un professeur aussi touché

Jean Renaud, un ex-professeur du département de sociologie de l’Université de Montréal qui a pris sa retraite en 2010, lutte contre un mésothéliome depuis 2018.

L’homme de 72 ans a commencé à manquer de souffle en février de cette année-là avant de se retrouver à l’hôpital, où sa maladie a été rapidement diagnostiquée.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Jean Renaud, ex-professeur du département de sociologie de l’Université de Montréal qui a pris sa retraite en 2010, lutte contre un mésothéliome depuis 2018.

« Quand on entend ça, on se dit que ce n’est pas vrai. C’est un choc », souligne en entrevue M. Renaud, qui a subi depuis une vingtaine de séances de chimiothérapie.

Bien qu’il identifie quelques épisodes où il a pu être exposé brièvement à l’amiante hors de son lieu de travail, lui aussi pense que l’exposition problématique est probablement survenue à l’université, dans le pavillon Lionel-Groulx.

« J’ai appris sur le tard qu’il y avait de l’amiante dans le plafond de mon bureau. J’ai déjà joué là-dedans pour faire passer des fils », souligne l’universitaire retraité.

Ses collègues et lui ont été alertés des risques en voyant les mesures de sécurité prises lorsqu’ils ont demandé qu’un rétroprojecteur soit installé.

« Il a fallu trois semaines pour poser quatre vis au plafond », relate M. Renaud, qui a aussi déposé récemment une demande d’indemnisation à la CNESST. Elle n’a pas encore eu de suites.

Le spécialiste de médecine du travail du CHUM affecté à son dossier a évoqué la « présence d’amiante confirmée » dans le pavillon Lionel-Groulx et le désamiantage mené « après 2010 » pour conclure qu’il s’agit d’une lésion professionnelle dans un document consulté par La Presse.

L’UdeM n’a pas non plus voulu se prononcer sur sa responsabilité potentielle dans la maladie de M. Renaud, qui a avisé le syndicat des professeurs de sa situation mais pas l’Université elle-même.

« Ils m’ont dit qu’ils signaleraient ça à la santé et sécurité. Je n’ai pas eu d’autres échos depuis », relève l’ex-professeur.

Une ex-secrétaire affectée

Les cas de M. Renaud et M. Charland reflètent celui d’une ex-secrétaire de l’UdeM, Sandra Ohayon, qui lutte depuis plusieurs années contre un mésothéliome, comme l’a déjà rapporté La Presse l’été dernier.

La CNESST a refusé de l’indemniser en arguant qu’il n’y avait pas de traces d’amiante dans ses poumons, mais elle a reçu de l’argent de fonds aménagés par des firmes américaines ayant commercialisé de l’amiante au Canada.

L’Université, évoquant les conclusions de la CNESST, dit qu’elle n’est pas responsable des problèmes de santé de Mme Ohayon.

Peu de cas dans le secteur de l’enseignement

Des données obtenues de la CNESST indiquent que l’organisation a reconnu 19 cas de lésions professionnelles liées à l’exposition à l’amiante dans le secteur « services d’enseignement » de 2012 à 2016. Neuf cas de décès imputables à l’amiante ont été reconnus par ailleurs dans ce secteur pour la période de cinq ans se terminant en 2018. Ces chiffres couvrent l’ensemble des établissements d’enseignement de la province. À titre comparatif, 1215 cas de lésions professionnelles et 613 décès ont été reconnus pour les périodes considérées, tous secteurs professionnels confondus.