C’est une histoire de Noël que je vous ai déjà racontée, il y a longtemps, le 30 novembre 1997. Il y a 22 ans aujourd’hui. Dans la grande Presse en papier du dimanche. Vraiment longtemps. Mais les histoires de Noël ne sont pas faites pour n’être racontées qu’une seule fois. Au contraire. Les histoires de Noël, il faut les relire, il faut les revoir, comme on réécoute White Christmas ou Sainte nuit, pour retrouver l’enfant perdu. Et le faire gagner.

Stéphane Laporte Stéphane Laporte
Collaboration spéciale

C’est une histoire vraie. Vraie comme je suis là.

J’ai 7 ans. Nous sommes en novembre. Et j’ai hâte à Noël, comme tous les enfants de 7 ans. Couché sur mon lit, je suis en train d’écrire ma liste de cadeaux pour le père Noël. Elle n’est pas très longue. Je ne demande qu’une chose : une paire de patins. Pour pouvoir jouer au hockey avec mes amis, et me prendre pour Jean Béliveau. Je plie soigneusement ma lettre et je la glisse dans l’enveloppe. Elle est adressée Monsieur Noël, mais je vais la porter sur la table de maquillage de ma mère. Je suis petit, mais je ne suis pas fou. Je crois encore au père Noël, mais je crois surtout à ma mère.

Le soir, après La soirée du hockey, ma mère vient me border : 

« Le père Noël m’a laissé entendre que tu aimerais recevoir une paire de patins. Est-ce que c’est vrai ?

— Ah oui, c’est vrai…

— Tu es certain que tu ne veux pas autre chose ?

— Non, c’est ça que je veux !

— Stéphane, tu sais, avec ton problème aux jambes, ce n’est pas sûr que tu sois capable de patiner. Ça prend beaucoup d’équilibre. Peut-être que tu devrais aussi demander autre chose…

— Maman, je suis certain que je vais être capable de patiner. Tu me l’as toujours dit : quand on veut, on peut… »

Ma mère me sourit. Elle me donne un bec et sort de la chambre. Sans ajouter un mot. Mon grand frère, couché dans le lit d’à côté, me chuchote : 

« Fais-toi z’en pas, Stéphane, tu vas être capable de patiner. Pis pour t’aider à apprendre, je vais faire une patinoire dans la cour et tu vas pouvoir te pratiquer. Tu vas voir, ça va bien aller… »

Ce fut un mois de novembre très rigoureux. Parfait pour virer un coin de ruelle en Forum. Tous les soirs, en revenant de l’école, Bertrand, mon grand frère de 14 ans, pellette la neige dans la cour, la tape et l’arrose pour faire une belle surface glacée. Je l’aide en passant ma petite gratte en plastique. Et je rêve au matin de Noël où je pourrai enfin m’élancer sur la patinoire avec mes beaux patins tout neufs. Et mon chandail numéro 4.

Nous voilà rendus au samedi 30 novembre. Il ne me reste plus que 25 jours à attendre. Je me réveille. Et qu’est-ce que je vois au pied de mon lit ? Une belle paire de patins. Ça se peut pas ! Pas déjà ! Un cadeau de Noël en novembre ! Je n’en reviens pas ! Je cours dans la chambre de mes parents !

« Maman ! J’ai eu mes patins ! J’ai eu mes patins !

— T’es content, mon grand ?

— Oui, mais je ne comprends pas, c’est pas Noël !

— Stéphane, tu sais, le père Noël, il n’est plus jeune, jeune. Et cette année, il avait peur de ne pas être capable de livrer tous les cadeaux de Noël de tous les enfants du monde en seulement une nuit. Alors il a décidé de prendre de l’avance et de donner aux enfants les plus sages leur cadeau de Noël avant Noël… »

Ah bon… Je trouve ça un peu bizarre. Pas sûr que je gobe ça. Mais je m’en fous ! J’ai mes patins ! Et la glace est belle, dehors. Je mets mon manteau, ma tuque, mon foulard, mes gants et je réveille mon frère. On se précipite sur la patinoire.

J’enlève mes grosses bottes et j’enfile mes petits patins. Bertrand m’aide à les lacer. Puis il me donne la main et j’embarque sur la glace. Woops ! Sur le cul ! Ça, c’est normal, il paraît. Je m’agrippe à Bertrand de toutes mes forces et j’arrive à me relever. Mon frère met une chaise devant moi pour me servir d’appui et j’essaie d’avancer. Mais mes jambes ne cessent de s’éloigner l’une de l’autre, comme si elles ne voulaient pas jouer pour la même équipe. Jamais la lame n’est en contact avec la glace. Je ne patine pas sur la bottine. Je patine sur la tuque.

Ma mère, mon père et ma grande sœur regardent, de temps en temps, par la fenêtre de la cuisine, pour voir comment je m’en tire. En faisant des prières. Et chaque fois, ils sont témoins d’une de mes chutes spectaculaires. Je tombe toutes les trois secondes. Je ne suis pas un patineur, je suis un flocon. Ça leur brise le cœur. Mais moi, je ne désespère pas. Quand on veut, on peut. Et pour vouloir, je veux.

Les heures passent. On a oublié d’aller dîner. On est toujours sur la patinoire. À se les geler. À s’essayer. Moi pis mon frère. Il commence à avoir les bras fatigués, à force de me relever. Il faudrait bien que je parvienne à rester debout. À faire une enjambée. Une seule. Mais c’est toujours la même chose. La loi de la gravité m’écrase 250 à 0.

La nuit tombe, elle aussi. J’ai le nez bleu, les coudes bleus, les fesses bleues, les genoux bleus, les pieds bleus. J’ai l’air d’un Schtroumpf. Je suis tombé plus souvent sur la glace en une journée que Réjean Houle durant toute sa carrière.

Il faut que je me rende à l’évidence, je ne serai jamais capable de patiner. Les yeux dans l’eau, je me résigne à dire à mon frère : « M’enlèverais-tu mes patins ? »

Bertrand est aussi triste que moi. Si ce n’est pas plus. Il me serre dans ses bras.

« Stéphane, si tu veux, demain, on pourrait encore essayer, ça va sûrement aller mieux la deuxième journée… »

Je le regarde. Et dans ses yeux, je vois qu’il veut tellement me rendre heureux qu’il y croit un peu. Et ça me fait du bien. Mais je lui réponds quand même « non, c’est fini, merci ». Il n’insiste pas. Il a compris, lui aussi, que les Ice Capades, ce n’est pas pour moi ! Je n’ai pas la coordination qu’il faut pour patiner. Je lui donne un bec. Et je me sauve dans ma chambre. En pleurant. Les patins que je voulais tant, je les laisse dans le banc de neige. Je n’en ai plus besoin. Je ne serai jamais Jean Béliveau.

Ma mère m’appelle pour que je vienne souper. Je n’ai pas faim. Je reste dans mon lit. À attendre que la peine passe. Avec un crayon et un cahier.

J’écris dans mon journal cette drôle de journée. Et tout s’éclaire. Je comprends pourquoi maman m’a donné mon cadeau de Noël en novembre. C’est parce qu’elle ne voulait pas que je passe la journée de Noël à pleurer. Elle savait ce qui arriverait. Maintenant, il me reste 25 jours pour me trouver un autre cadeau, un autre rêve, une autre passion…

Et plus j’écris, plus je sens que j’ai trouvé. Elle était déjà là, en moi. Depuis longtemps. Ce n’est pas la passion de mes amis. C’est ma passion à moi. Oh, comme j’aimerais avoir pour Noël une petite machine à écrire, comme ceux qui écrivent dans les grands journaux.